Aucun signe

"Si vous voyez un grand canard blanc au long cou, soyez sûr qu'il s'agit...d'un cygne !

« Si vous voyez un grand canard blanc au long cou, soyez sûr qu’il s’agit…d’un cygne ! »

« L’archéologie appliquée aux Saintes Ecritures » peut nous sembler, parfois, « un exercice inutile ». Certains décident que la montagne des tables de la Loi se trouve à un endroit, d’autres la déplacent à bout de bras dans une autre localité plus adéquate et d’autres encore se disputent le sommet sur lequel se posa l’arche de Noé après le déluge. L’archéologie des hauteurs bibliques s’est engagée à grands frais dans des assignations. Mais peut-on croire que l’Ecriture ait voulu tourmenter les lecteurs avec « des énigmes géographiques » et des « chasses au trésor » ? Un Livre qui a effacé les voyelles du tétragramme du nom de Dieu (YHVH)pour que personne ne sache le prononcer n’avait aucun égard pour la curiosité des petits-fils du XXe[et même XXIe]siècle. Le Livre se moque bien d’une matière pourtant respectable comme la géographie. Si le Sinaï avait été plat, une hauteur aurait très bien pu surgir brusquement et puis disparaître, comme pour la colonne de feu la nuit, comme pour la manne tombée là seulement et pendant quarante ans. Qu’importe d’identifier une montagne ou l’espèce botanique à laquelle appartient l’arbre de la connaissance du bien et du mal (….) Il est bien prétentieux de chercher des confirmations, comme si une preuve pouvait apporter ou retrancher quelque chose(…). Les nouvelles des Saintes Ecritures obéissent à une autre loi de confirmation : avoir ou non la foi. Elles contiennent des articles qui ne peuvent se soumettre à des preuves. C’est à prendre ou à laisser, mais pas en fonction « des dernières expertises médico-légale ». Si en revanche on cherche des signes, il faut alors donner la parole [aux évangélistes, qui rapportent ces paroles du Christ] : « qu’a donc cette génération (« méchante et adultère » cf Matt. 12v39) à demander un signe ? En vérité je vous le dis, il ne sera pas donné de signe à cette génération »(Marc 9v12)(1)….si ce n’est « le signe de Jonas »(Matt.12v39). « Car, de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson, de même le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre » (v40).

Et quant aux autres, prompts à écouter les « Dieu m’a dit », qu’ils soient sûrs, s’ils voient « un grand canard blanc au long cou », qu’il s’agit….d’un cygne !(2)

 

Notes : 

(1) D’après Erri de Luca, « Aucun signe » IN « Alzaia ». Bibliothèque Rivages, 1998, pp 123-124.

(2) L’anecdote (classique) du « cygne » m’a été racontée lors de la première session du séminaire « Libérer »(novembre 2016), au temple de la Rédemption, à Paris.

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Vas-y doucement

"De nos jours, on fait des ravages avec l'utilisation impropre des automobiles"(Erri de Luca). Dessin d'Andy Singer

« De nos jours, on fait des ravages avec l’utilisation impropre des automobiles »(Erri de Luca).
Dessin d’Andy Singer

« Avec une mâchoire d’âne, j’ai tué mille hommes ». C’est le résultat éclatant et un peu fanfaron proclamé par Samson après avoir abattu tout seul une quantité démesurée de Philistins (Juges 15v16). Ce morceau d’anatomie n’a jamais servi dans un autre combat. Samson rend célèbre l’avènement de l’arme impropre. Avant lui, on sait qu’un autre homme valeureux, Samgar, armé d’un aiguillon à boeufs, avait abattu six cents Philistins, d’après le livre des Juges (3v31)…..

De nos jours, on fait des ravages avec l’utilisation impropre des automobiles. Ainsi, ces récits édifiants prennent tout à coup une valeur de conseil : vas-y doucement. Ne te transforme pas en mâchoire d’âne mort [en aiguillon à boeufs]. Bon voyage »(1).

Et un jeu pour la route : ce célèbre chauffard de l’Ancien Testament a fait au moins deux victimes, sinon trois. De qui s’agit-il ? Bon courage !

Sur ce, Pep’s café le blogue va prendre une pause durant l’été, avec quelques publications (très) irrégulières. Retour « normal » prévu fin août-début septembre.

 

 

Notes :

(1) D’après Erri de Luca. Vas-y doucement IN Alzaia. Rivages, 2002 (Rivages poche/Petite bibliothèque), pp 221-222.

 

« Au nom de Dieu »

Et si les croyants refusaient de se laisser instrumentaliser ?

 

Pour Erri de Luca – dont les propos prennent une nouvelle actualité, « aucune guerre récente de notre Méditerranée n’a tenu le nom de Dieu à l’écart de ses prétextes. Il est invoqué par celui qui se fait exploser dans un autobus en Israël, par les égorgeurs de femmes en Algérie, par les trois parties de la Bosnie en guerre, en Tchétchénie, en Irlande… »(1). Plus récemment, par l’Etat islamique en Syrie, en France ou aux Etats-Unis (2).

« La modernité consiste précisément dans ce besoin d’une justification de Dieu », remarque encore Erri de Luca. « A la fin d’un siècle de guerres athées qui ont montré la suprématie des démocraties sur les tyrannies, de nouvelles guerres veulent prouver la suprématie d’un autel sur un autre. Plutôt que de croire en Dieu, les nouveaux guerriers au nom de la foi pensent que c’est à lui de croire en eux, en leur confiant certaines de ses missions expéditives ».

A ce sujet, les chrétiens, témoins de Christ, et censés être « lumière du monde » et « sel de la terre »(Matt.5v13-14), devraient être ceux qui rappellent les Paroles et commandements de Dieu. Notamment ce qui est écrit « sur le premier volet des deux tables » de la loi : « Tu ne soulèveras pas le nom de l’Eternel ton Dieu pour l’imposture »(3).

Erri de Luca explique que « le verbe « nasà » précise qu’on soulève le nom de Dieu chaque fois qu’on le prononce, et qu’on en porte tout le poids(4). Celui qui le hisse sur des armes doit assumer en plus le poids d’un blasphème à des fins de massacres ». C’est là « un tort irréparable, sans rémission pour la divinité. Profanée pour soutenir le faux, c’est un blasphème sans rachat. Comme dans toutes les guerres faites au nom de cette divinité(5).

Témoins fidèles et vrais, nous devrions refuser toute instrumentalisation de la foi, qu’elle soit « religieuse » ou « politique »(6), et refuser «  l’abus de confiance ». Nous devrions être connus comme « parlant bien » de Dieu, à l’instar de Job (de l’aveu même de Dieu, cf Job 42v7-8) qui a su dire « tu » à Dieu, de ce « tu » effronté et familier, de ce « tu » pronom de la révélation et donc de la relation entre créatures et créateur. Nous devrions être aussi connus comme ceux qui dénoncent et refusent le « tu » qui veut impliquer Dieu dans les aversions, les injustices, les rancunes(7). Contre ce type d’abus, « le simple lecteur des Saintes Ecritures » (tel Erri de Luca)saura répondre par le verset 12 du psaume 39 de David : « car je suis un étranger chez toi ». Nous habitons en effet cette terre, « comme la vie et comme la foi elle-même, à titre de prêt et non de propriété »(7). Refusons donc cet esprit « du propriétaire », qui se donnerait des droits sur la vie d’autrui, mais cultivons plutôt « l’esprit d’appartenance ». Soit la conscience d’appartenir à quelqu’un d’autre de plus grand, qui nous a créé à son image. Ce « plus grand », le seul véritable propriétaire de toutes choses, nous met à disposition ce qu’il a créé et nous en confie la bonne(juste et sage) gestion, dont nous aurons à rendre compte devant Lui, sachant que ces biens ne sont pas inépuisables et que nous ne sommes que « de passage » et « locataires », sur la terre.

 

Notes :

(1) « Au nom de Dieu » IN « Alzaia ». Bibliothèque Rivages, 1998, pp 99-100.

(2) Sur l’Etat islamique, voir : http://www.thegospelcoalition.org/evangile21/article/9-infos-au-sujet-de-letat-islamique-que-tout-chretien-devrait-savoir . Sur les derniers attentats revendiqués cette semaine par ce groupe : un couple de policiers assassiné à coups de couteau par un dihadiste à leur domicile, dans les Yvelines ; l’attaque meurtrière d’une boîte de nuit LGBT à Orlando(USA) par un autre jihadiste, se réclamant de Daech.

(3)Ou pour « trumper », dirait-on aujourd’hui. Comme le souligne très bien Erri de Luca dans un autre ouvrage, « Et Il dit » : « rien à voir avec la version où on lit : tu ne nommeras pas en vain »(op. cit., p63).

(4) « Tu ne soulèveras pas le nom » : il s’agit d’appeler la divinité comme garant d’un témoignage et d’affirmations…. ». Or, l’on ne saurait oser « soulever ce nom pour soutenir une imposture (…)car n’absoudra pas l’Eternel celui qui soulèvera son nom pour l’imposture [Lashàue], pour l’imposture, dit l’hébreu, rien à voir avec en vain. On le comprend bien grâce à une autre ligne : tu ne répondras pas en témoin pour l’imposture(Lashàue) contre ton prochain » cf Deutéronome/Devarim 5v20 (Erri de Luca. Et Il dit. Gallimard, 2012, pp63-65)

(5) Erri de Luca. Et Il dit. Gallimard, 2012, p64.

(6) Sur ces types d’instrumentalisation, voir la note de blogue de Patrice de Plunkett : « Un jihadiste fait un carnage dans un night-club ? Des médias incriminent la religion catholique. Un  jihadiste poignarde un officier de police et sa femme ?  La droite et gauche incriminent la CGT (parce qu’elle a diffamé la police lors des manifestations sociales) ! Voilà le chaos mental. Il sévit aussi dans d’autres domaines… Dans son discours du 8 juin, M. Sarkozy vitupère le « communautarisme » dont il donne trois exemples en vrac : »cette poignée d’islamistes qui prennent en otage un quartier », « ces gens du voyage qui bloquent scandaleusement une autoroute », et… « ces casseurs qui bloquent une loi de réforme du marché du travail ». Pour compléter l’amalgame, M. Sarkozy entonne le refrain de la France-fille-aînée-de-l’Eglise (formule ne datant que du XIXe siècle), et proclame : »ici c’est un pays chrétien ». Slogan creux, puisque 95% des Français de 2016 ignorent le contenu de la foi chrétienne ! Faire référence à Jehanne et aux Rogations pour orner un discours antisocial, mêler la religiosité et les manoeuvres politiciennes, prétendre faire du catholicisme l’annexe d’un parti, c’est donner des armes aux cathophobes… Qu’on ne s’étonne pas de lire ensuite des tweets qui exhalent un désir de violence contre le chrétien croyant. Ceux qui haïssent le christianisme et ceux qui veulent s’en servir sont jumeaux (alors qu’ils prétendent se combattre) »

Et celle du sociologie Sébastien Fath, appelant à « un devoir de clarté. Directe et pédagogique », face à « l’effroyable tuerie d’Orlando », pour « faire barrage aussi bien à ceux qui « noient le poisson » (confusion) qu’à ceux qui « jettent de l’huile sur le feu » (surenchère) ». Ainsi, « quand Trump veut interdire aux musulmans l’accès au sol américain, et que Sarkozy exalte en France les « moeurs chrétiennes » (sic), ils entrent tous deux dans un piège, font exactement ce que Daech veut qu’ils fassent. Ils font des distinctions selon les citoyens en fonction de leur passé ou de leur religion, encouragent la catégorisation et la relégation des minoritaires. Ils nourrissent, sans même s’en rendre compte (?), le jeu des ennemis de la liberté, entrent dans le « piège Daech »(…) et alimentent des ferments de guerre civile ».

Dans un autre billet – remarquable –#JeSuis #JeSuis … tout seul,  le naturaliste catholique « Phylloscopus » commente ainsi : « Deux attaques en deux jours ; qu’importe qu’elles aient touché deux pays distincts, qu’importe qu’il y ait derrière une initiative solitaire vite récupérée ou la force d’un réseau ; les réponses sont les mêmes : gesticulations, peur et recherche de coupable idéal ». En attendant, « le problème avec ces « Je suis Untel » qui, désormais, ne signifient plus que « Je suis en larmes pour Untel ». « Je suis » surtout planté tout seul sur ma chaise, dans le noir, et j’ai peur. Et nous avons beau arborer chacun sur notre profil le même filtre hâtivement programmé par Facebook, chacun de nous est enfoncé seul dans sa peur ».

Sinon, un bel exemple d’instrumentalisation de la foi par le politique est donné par le roi Jéroboam en 1 Rois 12v26-33, 1 Rois 13v33 et ss (Lequel Jéroboam « consacrait prêtre des hauts lieux…quiconque en avait le désir »)

(7)Erri de Luca. « Au nom de Dieu » IN « Alzaia », op. cit., p 100.

Le Psaume 126 et sa « rime secrète »

Jésus est venu pour libérer les captifs et pour réveiller ceux qui dorment... (Image du blog "Ze Bible")

Jésus est venu pour libérer les captifs et pour réveiller ceux qui dorment…
(Image du blog « Ze Bible »)

En ce moment, j’entends pas mal parler de « coma »(dans le, sortir du), autour de moi. De « coma » au sens propre, comme au sens figuré.

Et comme par « un fait exprès », lundi matin, je me sens poussé à relire « Alzaia »(1) d’Erri de Luca, un recueil dont j’ai déjà parlé. Et je tombe sur ce texte intitulé « rime secrète ». Commenté par l’auteur napolitain, cela donne :

« Le premier vers du psaume 126, un des quinze dits « des montées »(ou « des degrés »), est en hébreu un soufflet pulmonaire. Les pèlerins montent à Jérusalem rythmant leur respiration sur ces mots[pardon par avance pour la prononciation] : « Beshùv Adonài et shivàt Tsion »(quand Adonài ramena les captifs de Sion), « hayinu keholemim » (« nous étions comme ceux qui songent » ou « qui rêvent »).

Adonaï est un des noms de Dieu, Sion est Jérusalem. « Keholemim » (comme ceux qui rêvent) est une expression unique dans les Saintes Ecritures. on sait qu’en hébreu les mots ont aussi une valeur numérique, car chaque lettre est aussi un chiffre. Le chiffre de « comme ceux qui rêvent » est le même que « Pessah », Pâque. L’identité entre les deux mots est une rime secrète, une coïncidence voulue. Elle enseigne que le retour des prisonniers à Sion est élevé au même rang de solennité que la Pâque et chaque Pâque est une libération. Celui qui, le jour de cette commémoration (prochaine), récite, lit ou seulement effleure ce psaume(2), se trouve parmi ceux qui montent à Jérusalem ». Il est « comme ceux qui rêvent »[à moins qu’il ne soit comme ceux qui sortent d’un « long sommeil »…ou d’un coma prolongé], qui n’arrivent pas à croire qu’ils sont à nouveau sur le chemin de la maison », comme certains émigrants « de retour d’une longue déportation économique à l’étranger ».

Et Erri de Luca de noter que le Seigneur Jésus-Christ s’est « immolé » à « cet anniversaire de libération »(1 Cor.5v7), Lui (je précise) »l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde »(Jean 1v29), et qui a accompli « cette parole de l’Ecriture » : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; Il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le coeur brisé ; pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement de la vue, Pour renvoyer libres les opprimés, Pour publier une année de grâce du Seigneur. »(Luc 4v18-19). Lui qui a également réveillé les morts, comme ceux qui dorment(Luc 7v11-16, 8v52-55 ; Jean 11v43), et dont on s’apprête à célébrer, non pas tant sa mort, « pour nos péchés », mais sa résurrection, « pour nous rendre justes »(Rom.4v25).

 

 

Notes : 

(1) De Luca, Erri. « Rime secrète », IN « Alzaia ». Bibliothèque Rivages, 1998, pp 163-164.

(2) Chanté, cela peut donner :

(« Shir Ha’amalot ». Music by Sheli Myers & Yochai Bar-David
Lyrics based on Psalm 126. From the album « Yigdal Adonai » from Shemen Sasson feat. Sheli Myers)

« Pas nécessaires »

Chacun est une pièce unique. Nul ne peut être remplacé.

Chacun est une pièce unique. Nul ne peut être remplacé.

Vous connaissez sans doute la boutade : « nous sommes tous nécessaires, mais nul n’est indispensable ».

En réalité, il se peut que ce soit l’inverse qui soit vrai, comme le croit Erri de Luca : « chaque individu est un don, un ajout non nécessaire, qui ne vient pas combler une case vide, mais enrichir tous les êtres. Une vie est cet excès de la nature, exagération retentissante d’une offre non nécessaire et pourtant irremplaçable. Chacun est une pièce unique, exceptionnelle, dont la fin est un total gaspillage, sans remède, sans substitution, sans dédommagement. Nul ne peut être remplacé. Le monde avance à force de dons et de dissipations, de cadeaux retentissants et de brusques effacements, d’excès et de manque. Ce n’est pas un système équilibré donner/avoir, il est fourni sans contrepartie. Nul n’est nécessaire, chacun est indispensable »*.

« Non nécessaires » et parfaitement « dispensables » étaient les attentats meurtriers du vendredi 13/11/15 qui ont provoqué un effroyable gâchis et causé un énorme gaspillage en vies humaines. Des vies indispensables, que nul ne pourra remplacer dans ce monde privé du don de leur existence-de la leur entre toutes les autres*.

Jésus-Christ, qui est venu dans ce monde, « non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour plusieurs »(Marc 10v45), et qui a « le pouvoir de donner(librement) sa vie, et de la reprendre »(Jean 10v18)a pris ce risque du don total « sans retour », « sans dédommagement », ou presque**. « Car Christ, alors que nous étions sans forces, au temps convenable, est mort pour des impies. Car à peine pour un juste quelqu’un mourra-t-il(…)Mais Dieu constate son amour à lui envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore pécheurs, Christ est mort pour nous »(Rom.5v6-8)

Un risque indispensable qu’Il devait prendre pour nous sauver.

 

Note :

*D’après « Pas nécessaires » d’Erri de Luca IN Alzaia. Payot et Rivages, 1998, pp 127-128

**Sachant qu’« il y a de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de repentance » !(Luc 15v7)

Ce « trouble de la perception » appelé « indifférence »

"Indifférence" : trouble de la perception, empêchant de distinguer la réalité de la mise en scène... Par Andy Singer

« Indifférence » : trouble de la perception, empêchant de distinguer la réalité de la mise en scène…
Par Andy Singer

Notre société souffre terriblement de ce mal moderne qu’est l’indifférence.

Mais qu’est-ce que l’indifférence ? Erri de Luca* le définit comme étant « l’incapacité de distinguer les différences ». Il ne s’agit donc pas d’un « je-m’en-foutisme face au monde, mais plutôt (d’un) trouble de la perception qui empêche de distinguer la différence entre réalité et mise en scène. On assiste, inerte, à un acte de violence, à un malheur, car on croit assister gratis à une représentation où l’on est tenu d’agir en spectateur. On n’a jamais vu personne dans le public sauter sur scène pour empêcher Othello** de tuer Desdémone. Celui qui se croit spectateur profite du spectacle.***

L’indifférence est un dérangement opposé à celui de Don Quichotte**** qui s’immisçait dans les affaires et les malheurs des autres. Lui aussi distinguait mal la réalité, souffrant pourtant d’interventionnisme extrême. Il fait même irruption dans un théâtre de marionnettes, saccageant les pantins qu’il prend pour ses ennemis. Il confond spectacle et réalité, il ne se contente jamais d’être spectateur. En écoutant les nouvelles télévisées, il faudrait se rincer les yeux avec le collyre fébrile de Don Quichotte. Se sentir un peu moins spectateur, un peu moins membre d’une « audience », un peu plus membre d’une chevalerie errante, erronée et irritable. »

La vie de Rees Howells, celui qui était "sur la brèche"

La vie de Rees Howells, celui qui était « sur la brèche »

« Indifférent » et « spectateur », Rees Howells ne l’était nullement. Ce mineur, qui a connu le réveil de 1904 au Pays de Galles, a vécu « en simple radical », au service exclusif du Seigneur Jésus-Christ. Un « exemple », inspiré par la vie de Georges Müller, pas forcément à imiter tel quel, mais sa foi et sa consécration, si(cf Hébr.13v7). Atteignons-nous ce standard de Dieu ? Pour ma part, je suis loin d’être « arrivé »….

Mais lisez l’histoire de cet homme qui s’est tenu « sur la brèche »***** en tant que fidèle intercesseur, et vous connaîtrez ce que signifie réellement « mes pensées ne sont pas vos pensées »(dit le Seigneur, cf Es.55v8), et en quoi le péché est « manquer le but » de Dieu. Rees Howells ne s’est pas rincé les yeux « avec le collyre fébrile de Don Quichotte », mais avec celui recommandé à toute personne se croyant croyante (Apoc.3v17-18). Bien qu’il ne semblait pas en avoir besoin, à vues humaines, du fait de sa piété, il dut (pour prétendre être « un chrétien » véritable)passer « par la nouvelle naissance(Jean 3v3), et fut formé « à l’école de Dieu », d’une manière particulière. Autant d’étapes le préparant à son appel-tout aussi particulier – d’intercesseur.

Notre façon de prier, et d’intercéder, témoigne peut-être de notre façon d’être et de vivre en ce monde : sommes-nous « spectateur » ou « acteur » ?

Car, apprenons-nous dans ce récit de la vie de Rees Howells, le secret de l’intercession est de « sortir de sa zone de confort » : il est dans l’identification de l’intercesseur à ceux pour lesquels il prie(cf ch.8 : « les clochards »), la souffrance et l’autorité. A ce sujet, Rees Howells a connu « ses plus belles victoire spirituelles » (tel libérer des alcooliques de « l’homme fort » cf Marc 3v27)par la seule intercession, en s’appuyant sur la promesse de Jean 15v7. Une promesse sans limites, mais dont l’accomplissement dépend de « la ferme position » de l’intercesseur par rapport au Christ, soit de l’obéissance à son commandement de « demeurer en Lui ». Et soit de « permettre au Saint-Esprit de vivre en nous la vie que le sauveur aurait vécue s’il s’était trouvé à notre place »(cf 1 Jean 2v6).

Christ est le modèle parfait de l’intercesseur(Es.53v12 ; Hébr.2v9, 5v8-15 ; 2 Cor.5v21, 8v9) : bien qu’étant actuellement au ciel, à la droite de Dieu(Eph.1v20-21 ; Hébr.1v1-4 cf Philip.2v1-11), il n’est pas non plus « spectateur » mais bien toujours « acteur »(Marc 16v19-20), en tant que notre « souverain sacrificateur »(Hébr.4v14). Il n’est « pas incapable de compatir à nos faiblesses », puisque, sur terre, il s’est identifié à nous, « éprouvé et tenté comme nous, à part le péché »(v15). Il s’est mis au même niveau que les personnes qu’il voulait toucher, en vivant avec eux, parmi eux, et en se donnant pour eux(Jean 1v9-14 ; 10v11-18). Pleinement homme, tout en étant pleinement Dieu, Il a pu être pleinement notre représentant(Hébr.9v15, 12v24 ; 1 Tim.2v4-6.

 

Etant « son corps »(Eph.1v22-23 ; Col.1v18 ; 1 Cor.12v27…), ferions-nous moins ?

 

 

 

Notes :

* « Indifférence » d’Erri de Luca. IN Alzaia. Rivages et Payot, 1998(Bibliothèque rivages), pp 95-96.

** Dans la pièce éponyme de W. Shakespeare

*** Et il veut en avoir pour son argent….

**** Personnage du roman éponyme de Cervantes.

***** « Sur la brèche », de Norman Crubb. CLC, 1979. Une lecture bouleversante, faite en deux jours cette semaine (pour la première fois sur kindle-qui est moins pratique qu’un « vrai livre » !), et qui m’a permis de prendre « un peu mieux » conscience des enjeux de l’intercession.

 

Individualité : tu es unique, précieux, et donc responsable !

Tu es unique ? Moi aussi !

Tu es unique ? Moi aussi !

Lectrices ou lecteurs de la Bible, vous avez sans doute en mémoire ces longues généalogies, listes interminables de noms, pour la plupart inconnus de vous. Autant de passages que nous sommes tentés de « zapper ». Ce qui serait dommage, car, comme me l’a souligné l’un des pré-ados que j’enseignais dans le cadre du ministère aux enfants, « derrière les noms, il y a des histoires ». Et aussi des individus.

La question de l’individu nous invite à nous questionner sur l’individualité*.

A ce sujet, Erri de Luca relève, dans « Alzaia »**, qu’ « en mai 1940, en pleine invasion nazie de la France, André Gide écrivait dans son journal (que) cette désindividualisation systématique à quoi travaillait l’hitlérisme préparait admirablement l’Allemagne à la guerre. Et c’est par là, surtout, (lui semble-t-il), que l’hitlérisme s’oppose au Christianisme, cette incomparable école d’individualisation, où chacun est plus précieux que tous. Nier la valeur individuelle, de sorte que chacun, fondu dans la masse et faisant nombre, soit infiniment remplaçable ». Et d’Erri de Luca d’estimer qu’en cela, « Gide voit juste : l’écrasement de l’individu est nécessaire à la tyrannie moderne. Il donne un avantage matériel au criminel nazi : l’impersonnalité de son action***. Si ce n’était pas lui, un autre aurait exécuté la tâche ». Une excuse « bidon », ou, comme l’estime Erri de Luca, « de la fiction, une fragile couverture ». Car « un homme comme Priebke exécutait les ordres qu’il approuvait pleinement et surmontait avec zèle toutes les difficultés. Ce degré d’efficacité exigeait du dévouement. Le nazi n’obéissait pas aux ordres, il les réalisait, les interprétait, les perfectionnait avec tout son enthousiasme(…).
La phrase de Gide dit au contraire quel est l’antidote de la tyrannie : donner de la valeur à la personne humaine, approfondir l’individualité de chacun, comprendre, comme l’enseigne le Talmud, que Dieu a créé un seul Adam pour faire savoir que celui qui tue un homme tue une espèce toute entière, celui qui en sauve une sauve une humanité entière. » [voir aussi Actes 17v26]

Notre individualité porte donc une très grande responsabilité, sachant que le pendant positif de Priebke est aussi vrai : si ce n’est pas nous qui agissons, ce ne sera personne…****

 

 

 

Notes :

* Une idée en appelle une autre : le politologue James Kurth a décrit la mondialisation actuelle comme un «protestantisme sans Dieu». Un « protestantisme » car les valeurs de liberté, de rationalité et d’ouverture ont fait le succès des multinationales (souvent d’origine protestante).
« Sans Dieu », car la compétition prime sur la collaboration, la domination sur le service, l’accaparement des ressources sur le respect de la nature et des peuples, le profit maximal sur la redistribution des bénéfices. (cité par Shafique Keshavjee : http://www.skblog.ch/wp-content/uploads/Chroniques-refus%C3%A9es.pdf )
De même, « un protestantisme », ou plutôt « un Christianisme sans Christ » ouvre un boulevard à l’« individualisme », forme pervertie de l’individualité.

** Individualité, d’Erri de Luca IN Alzaia. Rivages/Petit Bibliothèque, 2002 (pp 97-98)

***Et aussi une certaine façon impersonnelle de parler/de considérer les personnes : par exemple, au lieu de dire « on » m’a dit que, dire « un tel » ou « une telle » m’a dit que….

Ou encore, ce vieux travers qu’est le fait de généraliser : soit le fait de parler d’un groupe d’un seul bloc, niant les individualités, les différents besoins. Bref, généraliser, c’est stigmatiser.
Comparer avec la façon dont nous sommes invités à nous considérer les uns les autres, au sein du corps de Christ, en 1 Cor.12v12-27.

**** Sachant que Dieu ne s’adresse pas « à tout le monde », mais à toi, personnellement (Jean 21v21-22). « Tout le monde », c’est personne.
Dieu ne s’adresse pas à une foule, mais à des individus distincts et responsables. Responsables de « se scandaliser » ou « de croire », selon Kierkegaard (cf « Traité du désespoir ». Gallimard, 1988. Folio essais, p 235)

Alzaia

"Alzaia" d'Erri de Luca. "Alzaia", c’est la corde, mais aussi le lien avec l'autre, qui empêche de tomber ».

« Alzaia » d’Erri de Luca.
« Alzaia », c’est la corde, mais aussi le lien avec l’autre, qui empêche de tomber ».

Pep’s café ! est de retour, après une longue absence de deux mois, et prêt à reprendre un nouveau rythme de publication !
En guise de billet de rentrée, voici un partage de ce que je pense être « le message de Dieu (d’abord pour moi personnellement) de cet été », après une coupure bienvenue : une nécessité et un besoin de progresser dans l’écoute, l’intention(le cœur et l’inspiration-cad quel esprit nous anime), et la disponibilité, sans oublier la lutte contre tout gaspillage.
Autant de thématiques ou de domaines perçus de différentes façons en juillet-août, et qui se retrouvent, pour l’essentiel, dans « Alzaia »*, un livre d’Erri de Luca acquis le 06 juillet.

Pour l’anecdote, le premier texte découvert « par hasard »(grâce à un marque-page présent dans le livre à cet endroit !) était « avoir de l’oreille » (p24-25), invitant à l’écoute(cf Eccl.4v17, 1 Sam.15v22, Jacq.1v19) :
« Le prophète Jérémie entend la voix divine dans un “vacarme d’eaux dans les cieux”. Elie la perçoit dans un murmure après l’avoir cherchée dans le vent d’une tempête, dans un tremblement de terre et dans le feu. Cette voix se manifestait de bien des façons, mais il fallait avoir l’ouïe fine d’un prophète. Garder le silence était une condition indispensable. C’est au moment où il se tait que la voix de Dieu fait irruption dans la vie et dans le livre de Job. Tant qu’il répond à ses interlocuteurs, Dieu reste silencieux. Mais lorsque Job cesse de répliquer au dernier d’entre eux, Elihu, alors la voix de Dieu s’élève et déferle sur 125 vers.
“Silence dans toute chair”, le cri de Zacharie (Za 2, 17) est la condition nécessaire mais non suffisante pour se mettre à l’écoute. Notre ouïe moderne a été caressée par la haute précision des chaînes stéréo, étourdie par les amplificateurs de salles de bal et par les bruits mécaniques les plus assourdissants qu’ait jamais supportés l’oreille humaine. Le silence aujourd’hui n’est qu’un trouble de l’ouïe. Dieu aurait bien du mal à obtenir une écoute, s’il le voulait, mais il ne le veut pas. Il a déjà laissé sa voix par écrit dans le livre que nous appelons la Bible. Là, avec un peu de chance et un vertige de silence, en soi plus qu’autour, chacun peut écouter le passage qui éclairera sa journée ».
« Prêter l’oreille », écouter Dieu, mais aussi s’attacher à Lui « de tout notre cœur… » (Deut.6v5) d’autant plus qu’Il souhaite nous emmener avec Lui partout où Il va et nous montrer tout ce qu’Il fait (Jean 5v20).
Le « gaspillage » se retrouve dans des textes tels que « lambeaux » (p27-28. D’après Amos 3v12) ou « émigrants », (pp65-66)

Quant à l’impératif de discerner « l’intention » ou « l’esprit », celui qui nous anime ou qui anime d’autres, il est illustré par la parabole suivante, intitulée « Coutures » (pp51-52) :

« Un tailleur juif fut chargé par un noble de sa ville de coudre une rare pièce de vêtement dans un précieux tissu acheté à Paris. Le noble lui recommanda de réaliser un chef-d’œuvre. Le tailleur sourit et répondit qu’il n’avait pas besoin d’encouragements car il était le meilleur de la région. Son travail une fois terminé, il porta le vêtement à son illustre client, mais en échange il ne reçut que des injures et se vit accusé d’avoir gâché le tissu. Le tailleur déconcerté et humilié alla demander conseil au roi reb Yerahmiel qui lui dit à peu près ceci : «Défais toutes les coutures du vêtement, puis refais-les exactement dans les mêmes points qu’avant. Ensuite rapporte-le lui. » Le tailleur suivit l’étrange conseil et rapporta le vêtement au noble. À sa grande surprise, le seigneur parut enthousiasmé par le travail et ajouta même une prime à son salaire.

Reb Yerahmiel lui expliqua ensuite ceci : «La première fois tu avais cousu avec arrogance et l’arrogance n’a pas grâce. C’est pourquoi tu as été repoussé. La seconde fois tu as cousu avec humilité et le vêtement a pris toute sa valeur. L’intention est primordiale, plus que l’habileté, l’inspiration plus importante que la maîtrise, même dans les travaux humbles. Dans le livre des Saintes Écritures, L’Exode/Noms, Dieu, par l’intermédiaire de Moïse, confie à l’excellent artisan Betzalèl l’exécution de nombreuses tâches ` nécessaires au culte. Mais auparavant : «Il l’a rempli, de vent d’Elohim : en sagesse, en intelligence, en science pour toute sorte d’ouvrages » (35, 31). L’habileté technique à elle seule est stérile, vaine.

Pour celui qui est habitué à ne considérer que le produit fini et non la façon dont on le travaille, pour celui qui juge l’œuvre et non l’intention, ce récit est vain ».

Je rajouterai que ce n’est pas le fait de « faire » qui fait « l’être »(ou ce que l’on est) ; ce n’est pas non plus l’activité (l’activisme ?) qui fait l’accomplissement ; mais ce que nous faisons (et la façon dont nous le faisons) dépend de ce que nous sommes, ou de ce qui nous pousse. Ce n’est donc pas une simple question de « performance ».

Sur ce, bon week-end, et à mercredi prochain.

 

 

 
Notes :

* De Luca, Erri. Alzaia. Rivages/Petit Bibliothèque, 2002

« Ces articles[parus dans le quotidien catholique Avvenire], cent et des poussières, sont extraits du gros tas de cahiers que (l’auteur a rempli) de phrases pêchées au hasard, un peu partout ». Il les a « transcrites, poussé par un maudit besoin de collectionneur, une sorte de rétention de pensées contre la perte de la mémoire. Avec une habileté de brocanteur » il a « déniché la phrase, l’accident, l’idée ». Il y a « ajouté ensuite des choses » qu’il a « vécues. Et puis, dans une proportion toute sabbatique, une sur sept, on y trouve des pensées sur certains vers de l’Ancien Testament…. ».
Des articles, qui sont, aux dires de l’auteur, ce qu’il a « su faire de mieux »(préface, p 10). Alzaia est le nom du cordage qui sert à tirer à contre-courant depuis le rivage « une lente cargaison », des péniches et des bateaux, le long des fleuves et des canaux (pp 9-10). Dans « Cordes » (p 47), l’auteur nous apprend encore que le mot désignant l’espérance en hébreu signifie aussi corde : «Il est beau que l’espérance ait l’âme d’une corde. Elle tire, attache, fait des noeuds, peut se rompre.»
« Alzaia », c’est donc la corde, mais aussi le lien. « Et pour un alpiniste comme Erri De Luca, c’est le lien avec l’autre, et qui empêche de tomber ».