« Faux témoin »

« Sa parole à charge est un coup qui est porté à l’autre, à sa dignité, à son nom ».

« Le verset 13 du chapitre 20 du livre « Shmot »(Les noms)/Exode, est le début de l’agglomérat le plus dense d’interdictions.

« Tu ne tueras pas,

Tu ne seras pas adultère,

Tu ne voleras pas,

Tu ne répondras pas dans ton camarade en témoin de faux » (vv13-16).

C’est une rafale que les tables de pierre scandent par quatre retours à la ligne et autant de mots de commandement. Ils sont côte à côte parce qu’ils se rapportent au mal que les personnes peuvent se faire, l’une envers l’autre. Ce sont des interdictions dressées comme des barrages.

En fin de verset, se trouve le délit de faux témoignage aux dépens d’un autre »(v16).

A ce propos, précisons qu’un témoin n’est pas celui qui donne son avis ou son opinion mais celui qui certifie ou qui peut certifier ce qu’il a vu ou entendu. Le témoin peut être « à charge » ou « à décharge », il peut être « fidèle et vrai » ou « un faux témoin ».

« Avec le mot « camarade », l’Écriture Sainte rappelle au témoin que l’accusé est, et reste, son prochain, un égal, et que lui-même pourrait se trouver à la place d’un autre. Elle emploie l’expression « répondre dans », tu ne répondras pas « dans » ton camarade, selon la formule légale d’une personne appelée à déposer devant les magistrats de son peuple.

Elle enseigne ainsi que sa réponse à leurs questions, posées en audience publique, va se graver dans une personne accusée et qu’elle produit toujours une lésion. Sa parole à charge est un coup qui est porté à l’autre, à sa dignité, à son nom. Elle n’est pas qu’un souffle, mais un fouet aussi. Maudit celui qui répond faussement « dans » son camarade.

Le livre des Proverbes, attribué à Salomon le roi sage en justice, a cette définition : « marteau et épée et flèche acérée est un homme qui répond dans son camarade en témoin de faux » (Prov.25v18).

Un grand commentateur hébraïque, le Gaon de Vilna, explique : « Pour éviter d’impardonnables erreurs, l’Ecriture Sainte exige du magistrat qu’il ne s’appuie pas uniquement sur la parole d’un seul témoin : « sur la bouche de deux témoins ou sur la bouche de trois témoins se lèvera la parole » (« Devarim/Deutéronome » 19v15). Un seul témoin n’est ni vrai ni faux, simplement il ne suffit pas. Dieu prononce ces lois ».

Ainsi, le tort d’un homme envers un autre ne regarde pas qu’eux deux, mais il foule aux pieds l’alliance entre créateur et œuvre. Ceux qui n’arrivent pas à voir les fautes humaines comme un sabotage de la création reconnaissent du moins la prudence juridique qui fonde un verdict sur plusieurs voix concordantes. C’est une mesure souvent négligée aujourd’hui. Et pourtant, le juge qui écrit une condamnation sur la parole d’un seul accusateur est aussi un témoin de faux ».

(D’après Erri de Luca. Le faux témoin IN Noyau d’olive. Folio, 2012, pp 71-73)

Voir encore sur cet inépuisable sujet : http://www.unlabo.net/dixcommandements9.htm

 

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« Je suis l’Eternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude…»

Note : Le présent billet m’a été inspiré par la lecture de l’article « chrétien et mondain ? » paru sur le blog de « La rebellution » le 24 avril 2013.

« Je suis l’Eternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays Égypte, de la maison de servitude. »(Ex.20v2)

Telle est l’introduction aux « 10 Paroles », pouvant d’ailleurs s’intercaler entre chaque commandement énuméré dans la suite du passage : car là sont proclamées les conditions nécessaires pour l’exercice (ou la mise en pratique) de ces commandements.

Dieu nous a fait sortir du pays Égypte. L’Égypte, c’est le monde. Nous y étions esclaves, et Dieu nous en a fait sortir « à main forte » et « à bras étendu », comme une libération, une (nouvelle) naissance.
L’écrivain italien Erri de Luca décrit de façon poétique et évocatrice cette sortie : «Je t’ai fait sortir (Égypte) : du réseau de canaux du grand fleuve pour te mettre au sec de la liberté. Le Sinaï s’appelle aussi Horeb, assèchement. Telle est aussi la naissance,

L'océan à travers le trou par Petr Kratochvil

L’océan à travers le trou par Petr Kratochvil

se trouver projeté à l’air libre. Une fois sorti Égypte, tu as entendu le bruit de grandes eaux se refermer après ton passage, une porte claquée dans ton dos. La sortie fut une naissance, aventure d’un aller simple. » (Erri de Luca. Et Il dit, pp 42-43)
« Sortir » ? Mais pourquoi ? Dans quel but ?
« Quand tes descendants demanderont pourquoi je t’ai fait sortir, ils compteront la valeur numérique de hotzetikha, « je t’ai fait sortir », et ils la trouveront égale à levasser, « pour annoncer ».

Personnes marchant par Peter Griffin

Personnes marchant par Peter Griffin

Je t’ai fait sortir pour apporter une annonce.» (Erri de Luca, op. cit. p 43)

« Apporter une annonce » : c’est-à-dire, pour servir Dieu, pour proclamer et affirmer l’évangile.
Pour que nous soyons des témoins crédibles, on comprend alors aisément pourquoi Dieu nous commande « de ne pas aimer le monde » (1 Jean 2v15-17)et ses convoitises : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie ». Le danger vient en effet de vouloir « retourner en Egypte », de retourner dans le monde, selon Nombres 11v4-6 et ss, dans le seul but de satisfaire nos propres convoitises*.
Il est intéressant de constater que les trois convoitises de 1 Jean 2v15-17, mentionnées plus haut, correspondent aux trois tentations du Seigneur Jésus dans le désert (Matt.4v1-11) **. Tentations qui avaient un seul but : détourner Jésus de la croix et lui faire prendre un chemin « plus facile » (et « racoleur » ? Pour « attirer les foules » ?) : la domination et le pouvoir, la fascination des masses, la propre gloire, l’assouvissement des bas instincts…

Or, Jésus a choisit de « dresser résolument sa face pour aller à Jérusalem » (Luc 9v51), marchant vers la croix. Parce que Sa vie a été motivée par une seule chose : glorifier et faire la volonté du Père (Jean 6v38 et 17v1-4).

De même, Dieu nous a fait sortir d’Egypte, de l’esclavage du péché, pour « apporter une annonce » : pour servir Dieu, proclamer et affirmer l’évangile.

« Que le péché donc ne règne point dans votre corps mortel pour que vous obéissiez aux convoitises de celui-ci ; et ne livrez pas vos membres au péché comme instruments d’iniquité, mais livrez-vous vous-mêmes à Dieu, comme d’entre les morts étant faits vivants, -et vos membres à Dieu, comme instruments de justice » (Rom.6v12-13)

Notes :
*Voir le sidérant « pour rien » amnésique et oublieux de la condition d’esclavage en Égypte(Nombres 11v5).
Voir aussi ce qui était à l’origine du murmure et de la convoitise du peuple, cf v4

** et peut-être aussi de la tentation d’Eve(Gen.3v6) ou de Salomon(1 Rois 10v14-28 ; 11v1-4, comparer avec Deut.17v16-17)

« Et il dit », d’Erri de Luca : extraits

Ce billet fait suite au précédent article, critique de « Et il dit ».

Parmi les « 10 Paroles », revisitées par Erri de Luca, on retiendra :

« Tu ne tueras pas »(…)

Ils virent une grande foule conduisant dans les rues d’une grande ville une femme qu’on devait lapider, une adultère. Ils ne pouvaient pas savoir qu’il s’agissait de Jérusalem.(…)sur le trajet, elle croise un étranger. Il n’est pas du coin, il est du nord, de Galilée, d’un petit village, Nazareth(…)Le cortège s’arrête, se dirige vers l’étranger, l’interroge sur la condamnation à mort(…) ce dernier fait un geste surprenant : il se penche à terre et, de son doigt, il trace des lettres sur la poussière. L’histoire écrite ne dit pas ce qu’il a écrit, mais l’assemblée du Sinaï, qui assiste à la scène, lit dans la poussière du sol : « tu ne tueras pas ».

Il écrit sur la poussière du sol : pourquoi ? C’est peut-être samedi ? Les choses interdites du samedi comprennent aussi l’écriture, mais elle est autorisée sur la poussière ou le sable. L’étranger accomplit un geste permis un jour de fête. Mais ce ne peut être un samedi, on ne prononce aucun jugement et on n’exécute aucune condamnation le jour de shabbat. c’est précisément ce qu’il leur dit : quand il s’agit de condamnation à mort, tous les jours se transforment en shabbat.

Il donne enfin le dernier dispositif du dénouement : que celui d’entre eux qui n’a jamais commis de faute jette la première pierre. Personne ne veut être le premier dans une lapidation. A plus forte raison, personne ne s’avancera devant sa communauté avec la pierre de celui qui est sans faute. »

(Et il dit, pp71-72)

« Tu ne seras pas adultère »(…)car ce sera comme si tu versais le sang. Même un roi pieux et valeureux comme David tombera dans la faute(…)

Coucher du soleil par Anna Langova"Tu respecteras cet amour et cette alliance".

Coucher du soleil par Anna Langova
« Tu respecteras cet amour et cette alliance ».

Tu respecteras l’amour des époux et leur serment. Un pacte est déclaré entre eux et tu n’y as pas droit de parole(…)

Adultère sera appelé aussi celui qui pratique un culte religieux à la place ou à côté de celui qui s’écrit ici. Tel est le pacte d’alliance entre la divinité et Israël, celui qui le rompt ou ajoute un autre culte, déracine l’union et trahit le serment. La loi qui livre ici des syllabes à la pierre est un pacte nuptial. Adultère sera celui qui le reniera ou le contaminera par d’autres cultes. »

(Et il dit, pp75-76)

« Tu ne voleras pas. » Non, mais tu pourras entrer dans le champ de ton voisin et manger le fruit de ce qu’il a semé. Tu ne prendras avec toi ni panier ni hotte à remplir et à transporter, parce que ça, c’est voler, soustraire le bien d’autrui. Mais dans son champ tu pourras te nourrir et tu n’oublieras pas de remercier son labeur, son bien et la loi qui te permet d’entrer. Et à la saison des récoltes, le propriétaire laissera une dixième partie de son champ au profit des démunis. Et encore : quand les moissonneurs seront passés avec leurs faux, ils ne pourront passer une deuxième fois pour terminer. Ce qui reste revient au droit de grappiller.  

Ainsi, tu ne voleras pas poussé par la nécessité et tu ne maudiras pas la terre qui te porte et le ciel qui passe au-dessus de toi. Et si tu travailles pour un salaire, le prix de ta peine te sera payé le jour même. Ainsi est-il dit à celui qui t’engage : « Dans sa journée, tu lui donneras son salaire et le soleil ne passera pas au-dessus de lui, car il est pauvre et vers ce salaire il lève sa respiration. » (Deutéronome, 24, 15). Celui qui retient chez lui la paie due à l’ouvrier qui a fait son travail est semblable au voleur, mais il opprime un pauvre, ce qui est pire […]. Si la personne humaine est rabaissée au niveau d’une marchandise, d’un butin, celui qui la réduit à ça est un voleur.

(Et il dit, pp 79-80)

« Tu ne répondras pas dans ton compagnon en faux témoin ». Il te sera demandé et tu devras répondre. Souviens-toi ici du premier, né d’une femme, qui a été interrogé : ce fut Caïn. Il répondit à la question de savoir où était Abel : « je n’ai pas su : c’est moi le gardien de mon frère ? » Du moment où il prononça la phrase, il s’enchaîna à elle : il était devenu le gardien de son frère(…)

Toi aussi, au moment où on te questionne, tu deviens le gardien de ton frère. Il t’est confié, son avenir dépend de ton témoignage. c’est pourquoi tu ne répondras pas en faux témoin, ni contre lui ni en faveur de lui. Tu ne te justifieras pas en te disant que de toute façon on ne peut pas fonder un jugement sur un seul témoin(…)Ton témoignage dira où il se trouve, dans le mauvais ou le bon, parmi les vivants, parmi les morts, dans la communauté ou bien exclu.

La ligne neuf fit trembler les lèvres des présents. Là, ils étaient tous témoins de la divinité. Face à elle, chacun répondait de son voisin(…)

"La ligne établissait la responsabilité de chacun envers les autres". 5 soeurs par Christine Vincent

« La ligne établissait la responsabilité de chacun envers les autres ».
5 soeurs par Christine Vincent

La ligne établissait la responsabilité de chacun envers les autres. La transgresser les diminuait tous, la respecter les renforçait. l’assemblée d’Israël devenait un organisme vivant, chacun étant une cellule qui communiquait avec les autres. »

(Et il dit, pp 83-84)

« Quand l’écoute est un puits » : critique de « Et il dit » d’Erri de Luca

Vous avez peut-être déjà médité ce paradoxe, comme quoi « Dieu ne se voit pas mais s’écoute »(ou « on ne voit peut-être pas Dieu mais Il parle »), alors que « les idoles se voient mais ne parlent pas »(Psaume 115).

Vous vous souvenez peut-être, dans votre dernière lecture de l’Exode ou du Deutéronome, que Dieu ne s’était pas montré lorsqu’il donna les 10 commandements(ou « 10 paroles »)à son peuple :

« l’Éternel vous parla du milieu du feu; vous entendiez la voix de ses paroles, mais vous ne vîtes aucune forme, seulement vous entendiez une voix. Et il vous déclara son alliance, qu’il vous commanda de pratiquer, les dix paroles; et il les écrivit sur deux tables de pierre (Deut.4v12-13)….de peur que vous ne vous corrompiez, et que vous ne vous fassiez quelque image taillée, la forme d’une image quelconque, la figure d’un mâle ou d’une femelle, la figure de quelque bête qui soit sur la terre, la figure de quelque oiseau ailé qui vole dans les cieux, la figure de quelque reptile du sol, la figure de quelque poisson qui soit dans les eaux, au-dessous de la terre ;et de peur que tu ne lèves tes yeux vers les cieux et que tu ne voies le soleil, et la lune et les étoiles, toute l’armée des cieux, et que tu ne te laisses séduire et ne te prosternes devant eux, et ne les serves: lesquels l’Éternel, ton Dieu, a donnés en partage à tous les peuples, sous tous les cieux ».(v15-19)

Et puisque vous avez sans doute déjà pris conscience que vous avez deux oreilles et une seule bouche, vous en conclurez alors que c’est en tant que Dieu de la Parole que Dieu s’est révélé à Son peuple, pour que celui-ci soit attentif à sa voix.

écouter de la musique par Petr Kratochvil« L’Éternel vous parla (…) vous entendiez la voix de ses paroles, mais vous ne vîtes aucune forme, seulement vous entendiez une voix »(Deut.4v12)

écouter de la musique par Petr Kratochvil
« L’Éternel vous parla (…) vous entendiez la voix de ses paroles, mais vous ne vîtes aucune forme, seulement vous entendiez une voix »(Deut.4v12)

Soit donc que nous devons l’écouter, en renonçant à nous construire des images(mentales ou non, mais qui seront toujours fausses car réductrices)de Dieu.

Pourquoi lire, ou relire, les 10 commandements, aujourd’hui ? Surtout nous, « non-juifs » ?

Je me souviens d’un autre paradoxe, raconté par Josué Turnil, de Juifs Pour Jésus: « l’Ancien Testament a été écrit pour les non-juifs et le Nouveau Testament, pour les juifs. »

Erri de Luca, dont j’ai déjà parlé ici, est justement un « non-juif », qui a « voulu quitter la terre des 10 plaies », et qui s’est « ajouté à un peuple qui sortait le bras levé et le chant dans la gorge ». Mais qui, paradoxalement, reste-pour le moment-en marge, « à la queue du peuple du Sinaï ». Il déclare partager « le voyage du judaïsme, par l’arrivée. » Sa « part de manne est assurée par des lectures en hébreu, ouvertes avant le jour. »Il « partage l’aube avec celui qui se tait et écoute. »*

L’écoute et les(10)Paroles sont au coeur de ce livre d’Erri de Luca, qui a justement pour titre « Et Il dit ». L’auteur raconte les 10 commandements, dans ce qui n’est pas un commentaire de la Bible, mais une forme de fiction poétique(dans une langue qui rappelle la poésie biblique). Il donne à réentendre ou réécouter, dans le texte, 10 Paroles que l’on croirait anciennes et connues, et nous invite, dans cette relecture, à reconsidérer qu’elles sont plus que jamais fort actuelles et pertinentes pour notre temps.

Les gouttes d'eau par George Hodan"L'écoute est une citerne..."

Les gouttes d’eau par George Hodan
« L’écoute est une citerne… »

Comme le peuple, le lecteur apprend ainsi qu’« au pied du Sinaï, l’écoute est une citerne dans laquelle se déverse une eau de ciel de paroles scandées à gouttes de syllabes » et que « l’écoute est un puits qui les garde entières, on peut en prendre là chaque fois sans qu’il en manque une. »**

« Examinons toute chose et retenons ce qui est bon »(1 Thes.5v21-22). Et n’oublions pas de revenir à la source, aux Ecritures, qui « témoignent de Christ »(Jean 5v39 et Luc 24v27, 44).

(* Et Il dit. Gallimard. « Du monde entier », 2012, pp. 101-102 ; ** op. cit., p45)