« Plaidoyer pour la véritable liberté, égalité, fraternité »

Vivons-nous à la hauteur de nos idéaux ? Une question pour aujourd’hui…

Un « plaidoyer », ou « prêter sa voix à celui qui n’en a pas », c’est :

1/ manifester notre amour du prochain en montrant notre souci et notre respect des autorités en les rappelant à leur devoir ;

2/ témoigner de notre compassion pour les plus faibles en faisant entendre notre voix en leur faveur.

« Plaidoyer pour la véritable liberté, égalité, fraternité » de Edouard Nelson (BLF, 2020) est un livre(1) dans l’esprit de cette exhortation à intercéder pour nos autorités, comme nous y invite ce texte de 1 Timothée 2.1-4 : « J’exhorte donc, avant toutes choses, à faire des prières, des supplications, des requêtes, des actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté. Cela est bon et agréable devant Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. »

Chaudement recommandé par un conseiller de la ville de Paris, un haut fonctionnaire, un maire, un adjoint de direction de l’enseignement catholique de Paris, un doyen de faculté, un responsable du CNEF (Conseil National des Evangéliques de France) auprès des parlementaires et un évêque, préfacé par une ancienne ministre de la République française, l’ouvrage présente une certaine crédibilité, de nature à rassurer nos gouvernants sur la volonté des chrétiens (notamment protestants évangéliques) d’honorer les autorités et d’être des citoyens fidèles oeuvrant pour le bien de la République.

Fourmillant de références (culturelles, philosophiques, ou historiques) communes à ses lecteurs, le livre a été pensé pour être offert à des proches voisins, mais aussi à un élu, qu’il soit maire ou député, un agent public ou un enseignant du primaire et du secondaire, ou encore à un ministre(2).

Son point de départ est particulièrement « gonflé », puisque, comme l’explique très bien l’auteur, seul l’Evangile de Jésus-Christ nous permet de vivre une véritable « liberté, égalité et fraternité », notre devise nationale française inscrite sur les documents officiels et sur les frontons des bâtiments publics, dont les mairies et les écoles.

En effet, le chrétien confesse que Jésus-Christ seul est Seigneur et qu’il est le seul homme qui a pu être véritablement libre sur la terre. Et pourtant, Jésus a choisi le contraire de la liberté que nous poursuivons avec tant d’ardeur : Il est « venu, non pour faire (sa) volonté, mais pour faire la volonté de Celui qui (l’a) envoyé »(Jean 6v38)…. « non pour être servi mais pour servir et donner (sa) vie en rançon pour plusieurs » (Marc 10v45), parce qu’il avait une libération totale à conquérir : la libération de toutes nos servitudes, y compris la crainte de l’ennemi ultime, la mort (Hébr.2v15), et la restauration des relations rompues.

Il est en effet celui « qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine » (Eph.2v14-16), nous recommandant par ailleurs de ne pas nous faire appeler « Maître », car nous n’avons qu’un seul Maître et nous sommes tous frères (Matt.23v8).

Le défi est de taille, surtout quand l’auteur affirme que « le Royaume de Dieu passe avant la République », et ce, à l’heure où le projet de loi « principes républicains » est actuellement débattu à l’assemblée nationale depuis début février 2021, dans un contexte de crispations identitaires. Que fera alors la République de ceux qui placent la loi de Dieu au-dessus de ses lois, s’ils ne troublent pas l’ordre publique, alors que la grandeur de la République est de proclamer et défendre la liberté de conscience et de religion ?

L’ambition de ce petit livre est d’être utile à ce sujet, en montrant, humblement et respectueusement, et avec pédagogie, que la discussion est toujours possible.

 

Reçu gracieusement en service presse par l’éditeur(3), que je remercie.

 

 

 Notes : 

(1) Fait touchant, l’ouvrage a été publié à titre posthume, son auteur étant décédé en août 2020 suite à un accident d’escalade cf https://www.lecnef.org/articles/59336-deces-dedouard-nelson-pasteur-et-vice-president-du-cnef

(2) https://www.christianismeaujourdhui.info/2021/01/30/connaitre-et-faire-connaitre-christ-c-est-le-fondement-quand-tout-s-ecroule/

(3) Informations sur https://www.blfstore.com/A-18493-plaidoyer-pour-la-veritable-liberte-egalite-fraternite.aspx

 

Quand Jésus nous invite à « renverser nos manières de penser » (Luc 13v3)

« Chien blanc » de Romain Gary ou l’histoire d’une tentative de conversion….

«C’était un chien gris avec une verrue comme un grain de beauté sur le côté droit du museau et du poil roussi autour de la truffe, ce qui le faisait ressembler au fumeur invétéré sur l’enseigne du Chien-qui-fume, un bar-tabac à Nice, non loin du lycée de mon enfance. Il m’observait, la tête légèrement penchée de côté, d’un regard intense et fixe, ce regard des chiens de fourrière qui vous guettent au passage avec un espoir angoissé et insupportable. Il entra dans mon existence le 17 février 1968 à Beverly Hills, où je venais de rejoindre ma femme Jean Seberg, pendant le tournage d’un film. »

Ainsi débute « chien blanc », un livre de Romain Gary (1970) que je viens de terminer. C’est mon second de cet auteur après « la promesse de l’aube ».

« Chien blanc » n’est ni un roman, ni un reportage sur les États-Unis des années soixante, après l’assassinat de Martin Luther King, ni un texte autobiographique, mais tout cela à la fois et bien plus encore.

C’est l’histoire d’un chien qui a appris par son maître à être raciste. Et l’histoire d’une tentative de conversion.

Romain Gary et son épouse, l’actrice Jean Seberg, qui résidaient alors à Los Angeles, recueillent un berger allemand. Romain Gary lui donne le petit nom affectueux de « Batka », qui signifie « petit père » ou « pépère » en russe.

L’animal trouve rapidement sa place dans la maison, auprès de l’autre chien et des chats du couple, et se montre très attachant, appréciant tous les visiteurs. Jusqu’au jour où Batka se déchaîne, devenu subitement féroce et dangereux, contre un ouvrier d’entretien et un employé de la poste…tous deux noirs. Batka se révèle être un Chien blanc c’est-à-dire un chien élevé et dressé par des blancs à attaquer spécifiquement les Noirs. Ne pouvant se résoudre à le faire piquer et à s’en séparer, Romain Gary décide avec l’aide d’un Noir, Keys, un employé d’un zoo spécialisé dans l’extraction des venins de serpents, de rééduquer le chien. Au final, « la conversion » réussit, puisque Batka ne sera plus un chien blanc, mais un chien noir, qui n’attaquera plus les militants des droits civiques dans le sud des États-Unis, mais tous les Blancs, enfants inclus. Voir ce chien passer d’un extrême à l’autre est, pour Romain Gary, une catastrophe et un échec pour les humains qui se sont occupés de lui.

Ici, l’animal symbolise ce qu’il peut y avoir de pire : la haine fabriquée. Le chien n’est pas raciste de nature. C’est son maître qui lui a appris à l’être. Un tel maître est un idéologue « daltonien » qui ne distingue pas les couleurs et leurs nuances, voyant tout en « tout blanc » ou « tout noir ».

Or, une « conversion », ce n’est pas passer d’un extrême à un autre. C’est « renverser ses manières de penser » ou « penser à rebours », ce qui s’appelle une « métanoia ».

En Luc 13v2-5, Jésus interpelle de la sorte ceux qui l’interrogent sur le sort de Galiléens massacrés par Pilate : « Pensez-vous qu’ils étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ? » (v. 2), ajoutant : « Et ces dix huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, et qu’elle a tuées, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? » (v. 4). Non, répond Jésus : ni les Galiléens massacrés ni les victimes de l’effondrement de la tour ne sont plus coupables que les autres à qui nul assassinat ou nulle catastrophe ne sont arrivés. Mais, ponctue-t-il à deux reprises : « Si vous ne vous métanoête pas, vous périrez tous également. » (v. 3 et 5).

Les traductions habituelles donnent au verbe metanoein une connotation, soit religieuse (TOB : « se convertir » ; Colombe : « se repentir »), soit éthique (NBS : « changer radicalement ») voire comportementaliste (BFC : « changer de comportement »). Or, composé de la préposition méta (qui marque un changement de direction et que l’on peut rendre par « à rebours ») et du verbe noeô (« penser »), metanoein peut se traduire littéralement : « penser à rebours ». L’interpellation de Jésus s’entend alors : « Si vous ne pensez pas à rebours vous périrez tous également. » 

La métanoia désigne non pas d’abord un comportement religieux ou éthique mais une façon singulière de penser. Or, penser nécessite du temps. Un temps que nous prenons de plus en plus rarement dans notre société de « l’info en continu », de la réactivité, de l’instantané. Ce temps de la pensée, nous le prenons encore moins quand une tragédie ou une crise nous frappe : il faut alors réagir vite. Chacun à son niveau est sommé de se prononcer, de commenter, d’affirmer, voire d’agir. Or, rappelons-le, penser nécessite du temps. Le temps de la réflexion, de l’organisation des idées, de l’élaboration intellectuelle. Il n’est pas certain qu’une réaction immédiate, instantanée voire pulsionnelle, permette d’interroger l’événement en profondeur, et de se laisser interroger par lui.

Mais penser ne suffit pas. C’est de « penser à rebours » qu’il est question ici. À rebours de quoi ? De tout ce que nous pensons habituellement. « Penser à rebours » ou « renverser nos manières de penser » ne signifie pas abandonner une pensée pour en choisir une qui serait l’inverse de la précédente, son double en miroir en quelque sorte. Exemples : « Avant, j’étais pro-vaccin, maintenant je suis anti-vaccin » ; « Je croyais qu’il y a un réchauffement climatique, désormais je suis davantage climato-sceptique », « j’étais très never [tel démagogue populiste], maintenant je suis très pro [le même démagogue populiste] » ; « j’étais trop patriarcal, maintenant je vise le féminisme »…(et vice-versa). Cela, c’est encore penser dans le même sens, c’est-à-dire selon la même logique : celle d’un choix binaire et idéologique – qu’il soit politique ou religieux.

Il s’agit de « penser à rebours », c’est-à-dire, pour utiliser une image, de changer le logiciel de notre pensée. Par exemple, ne plus penser en opposition frontale, binaire et manichéenne, mais penser ce qui se dit dans l’écart, la différence entre les positions antagonistes. Penser l’espace qui s’ouvre entre les extrêmes et ainsi imaginer autre chose que nous n’avions jusque-là justement pas pensé. Non pas passer d’une pensée à l’autre mais « penser à rebours » à l’intérieur de toutes les façons habituelles de penser. Interroger la pensée de l’intérieur, en sonder les impasses, les impossibilités de s’ouvrir à autre chose.

Par exemple encore, penser qu’il y a possibilité de se poser et de réfléchir quand tout invite à l’action immédiate, c’est-à-dire à l’arrêt de la pensée.

Par exemple aussi, penser qu’il y a autre chose que ce qu’on nous présente comme clôturé, définitif, plein, saturé, décidé.

Par exemple enfin, « penser à rebours » en faisant notre le « comme non » paulinien (1 Co 7,29-31) qui invite chacun à ne pas réduire l’existence à ses choix mais à penser l’excès de l’être par rapport au faire ou à l’identité sociale.

Penser à rebours d’un monde où, malheureusement, « je suis ce que je fais ».

Voilà quelques pistes, non limitatives, d’une « pensée à rebours ».

« Penser à rebours », conclut Jésus, ou « périr ». Il faut peut-être ici entendre le terme non pas au sens de la mort physique mais comme désignant une autre mort que la mort (comme le « mourir tu mourras » de Gn 2,17), un pouvoir mortifère qui entrave en l’homme la possibilité d’être du côté de ce qui porte vers la vie. « Penser à rebours » pour ne pas mourir d’une atrophie de la pensée. Mourir de ne plus pouvoir penser autrement que selon des modèles fermés. Car penser dans le sens habituel de nos pensées, c’est assurément une forme de mort par défaut d’ouverture à ce qui pourrait advenir de neuf, par incapacité d’imaginer autre chose que ce qu’il y a. « Penser à rebours » pour laisser advenir ce qu’il n’y a pas et que nos façons habituelles de penser ne peuvent envisager(1).

Peut-être est-il urgent de suggérer qu’une façon de vivre une nouvelle année, de façon résolument « nouvelle », consiste à « penser à rebours » des formes de pensées qui sont habituellement les nôtres ? Pour cela, il s’agit de se mettre humblement à l’écoute des paroles du Christ, lesquelles sont « esprit et vie » (Jean 6v63). Cette Parole, agissante et efficace, nous interroge, nous interpelle, et nous console ; « c’est par elle que Dieu nous fait découvrir nos limites, donne naissance à la foi et nous oriente dans nos choix de vie »(2).

 

A méditer :

« Ce n’est pas à dire que nous soyons par nous-mêmes capables de concevoir quelque chose comme venant de nous-mêmes. Notre capacité, au contraire, vient de Dieu. Il nous a aussi rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’esprit; car la lettre tue, mais l’esprit vivifie » (2 Cor.3v5-6).

« ….la (vraie) circoncision, c’est celle du coeur, selon l’esprit et non selon la lettre ».(Rom.2v29)

« Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rom.12v2)

 

 

 

Notes :

(1)D’après Elian Cuvillier. Réforme, 07/01/16.

(2) http://lesattestants.fr/wp-content/uploads/2019/02/Lehmk-Attestants-Bible.pdf

 

 

Le Discours

[Scène du film « l’Evangile de Matthieu », de la série « 4 Evangiles, les films », réalisé par David Batty, avec Selva Rasalingam dans le rôle de Jésus]

« Le plus célèbre et le plus long discours de Jésus, dit « des béatitudes », se trouve dans l’Evangile de Matthieu [ch.5] », constate l’écrivain napolitain Erri de Luca dans son récit « Sur la trace de Nives »(1). « Jésus monte sur une montagne, non identifiée, et la foule s’accroupit autour de ses pentes ». La foule qui se réunit autour de lui « débordait de toute part », précise encore Erri de Luca dans un autre texte : « S’il avait voulu, il aurait pu en faire à ce moment-là une troupe à dresser contre l’occupation (romaine) »(2), boutant l’envahisseur hors de Palestine [et, pendant qu’on y est, allant jusqu’à investir le capitole ?]

« La terre d’Israël était usurpée » par ces « envahisseurs venus d’outre-mer », lesquels « avaient placé la grosse face ronde de Jupiter devant le temple sacré de Jérusalem, demeure du Dieu Unique et Seul ». Mais Jésus « ne dit pas un mot au sujet du temps, du temple et autres actualités (…). Il ne dit pas un mot sur l’occupation, les impôts, la profanation »(2), pas plus qu’il n’eut recours à un slogan de campagne, aux accents nationalistes, promettant de rendre Israël à nouveau grande. « Les espions disséminés dans la foule n’auraient rien de pimenté et de suspect à rapporter sur ce rassemblement » (2).

« Bienheureux fut le premier mot » du discours. « Il convenait à l’heure et aux sentiments de la foule, qui est heureuse de se trouver unie, dense et en toute sécurité. Bienheureux : ainsi traduisons-nous le mot ashré, par lequel commence » le livre des psaumes (« Tehillim »). Plus que « bienheureux », « ashré » annonce la joie, qui est plus physique et concrète que la béatitude spirituelle. Ainsi, par exemple, « joyeux » comme celui qui est guéri et qui savoure le retour de ses forces(2).

Après le premier mot, on s’attendait à ce qu’il poursuivre avec le reste du Psaume 1. Mais la suite fut un nouveau chant : « Heureux [ou joyeux] les abattus de vent », traduit de façon plus littérale que ce «Heureux les pauvres d’esprit ». Jésus utilise une expression d’Isaïe, prophète qui lui vient souvent à l’esprit.

Isaïe dit: «Haut et saint moi je résiderai mais moi je suis avec le piétiné et l’abaissé de vent et pour faire vivre un vent aux abaissés et pour faire vivre un Cœur aux piétinés » (57, 15). Isaïe invente l’image de l’abaissé de vent, « shfal rùah », pour qui est humilié, opprimé, la tête penchée au point de mettre son propre souffle à ras de terre, à hauteur de poussière. «Shfal rùah» est aussi le souffle court de l’alpiniste à haute altitude. Abattu de vent : à qui souffre de cette respiration haletante appartient le royaume des cieux(1).

Un frisson passa dans l’écoute. L’homme se tenait debout, bien droit, sur le point le plus haut de l’horizon, tout comme « Haut et saint je siégerai » du verset d’Isaïe, dans lequel c’est la divinité qui parle (…). Joyeux est l’abattu de vent, ainsi que le piétiné dans le cœur (…), parce que le verset d’Isaïe dit que (Dieu) est avec eux », comme l’homme debout sur la hauteur.

« Quand les premiers deviennent les abattus de vent, le pouvoir et son droit n’existent plus. C’était une annonce qui réchauffait le cœur sans l’armer de colère ou de révolte. Contester la vaine puissance, privée de fondement au ciel et donc parasite sur terre, ne valait plus la peine, n’avait plus de sens. Donnez à César tous ses symboles de grandeur, ce ne sont que des jouets d’enfants »(2).

« Du haut d’une montagne, Jésus, avec sa liste de joies, met le monde sens dessus dessous, place en tête du classement tous les vaincus. Il le fait au sommet d’une montagne parce que c’est le point le plus éloigné du sol, le plus proche du royaume qu’il promet » et parce qu’« une montagne » est « un endroit inhabitable, d’où il faut toujours descendre » (1)

Mais notre « discours chrétien » est-il « resté en altitude » ? Est-il « descendu dans la vallée » ? « Les derniers » sont-ils « restés à leur place », dans notre théologie et notre service ?

 

 

Notes :

(1)Erri De Luca «Sur la trace de Nives ». Folio, 2013, pp.66-68.

(2)Erri de Luca. Le discours IN « Une tête de nuage ». Gallimard, 2016, p 84-89

 

 

 

La prière façon « évangile de prospérité » n’est pas la prière biblique

Aurons-nous l’humilité de demander à Jésus de nous apprendre à prier, comme nous lui demanderions de nous apprendre à Le suivre ?
(Source : convergence bolcho-catholiques)

La prière façon « évangile de prospérité » (1) est la prière perçue comme une demande, un deal avec l’invisible en vue d’en retirer quelque avantage ; du spirituel qui apporte des bénéfices en termes de développement personnel, de santé, de productivité, et autres pratiques diverses destinées à connaître l’avenir…..

A ce stade, lorsque la prière est tellement centrée sur elle-même ou sur celui qui prie, au point que celui avec qui je suis censé être en relation ne compte plus, alors ce n’est déjà plus une prière….  Au contraire, rappelle Michael Reeves dans « Retrouver la joie de prier » (2), citant une expression de Jean Calvin, « la prière est le principal moyen d’expression de la vraie foi », que nous accueillons avec reconnaissance, et le principal moyen de la confiance authentique dans le Dieu vivant et vrai, lequel est un Dieu relationnel parce que « Trine », Père, Fils, Saint-Esprit (3).

 

 

Notes :

(1) Concernant « l’Evangile » dit de la prospérité, et l’Evangile tout court, voir le documentaire « American Gospel : Christ alone ».

(2) Voir notre recension de l’ouvrage.

(3) Avec l’honnêteté de dire que « la seule chose que nous sachons, c’est que nous ne savons pas prier » !

 

L’Action du mois : transcender un monde de partenaires

« Transcender un monde de partenaires » ou comment redonner de la vigueur au sens de « prochains », « frères »…
(Affiche du film « Jimmy ‘s Hall » de Ken Loach, 2014)

La littérature de type « développement personnel » recommande d’éliminer les interactions avec les « gens toxiques », dans le but ultime d’améliorer sa qualité de vie » ou « d’entrer dans sa destinée », « son projet ». Une certaine conception de « la culture de l’honneur » donne beaucoup d’importance aux noms et aux titres, puisque, selon cette conception, « Mère, père, fils, fille, apôtre, prophète, chrétien, être humain – de tels noms définissent le rôle et l’identité d’une personne et lorsqu’ils sont utilisés correctement, établissent la relation définie par Dieu dans laquelle des récompenses spécifiques sont données et reçues et nous fortifient. Une culture de l’honneur est créée lorsqu’une communauté apprend à discerner et recevoir les personnes dans leur identité donnée par Dieu »(1).

Le sacrificateur et le lévite de la parabole du « bon samaritain » n’ont pas lu ce type de littérature. Néanmoins, ils n’ont pas fixé leur attention « sur cet appel intérieur à devenir proches » d’un homme blessé et abandonné sur le chemin par des voleurs, « mais sur leur fonction, sur leur position sociale, sur une profession fondamentale dans la société », comme nous pouvons le lire dans « Fratelli Tutti »(2), la dernière lettre encyclique du Pape François sur la fraternité et l’amitié sociale (parue le 03/10/20 en ces temps où tout semble nous diviser les uns des autres). Ces autorités religieuses « se sentaient importantes pour la société du moment et leur urgence était le rôle qu’elles devaient jouer. L’homme blessé et abandonné sur la route était une gêne pour ce projet, une entrave, et par ailleurs il n’assumait aucune fonction. Il n’était rien, il n’appartenait pas à un groupe renommé, il n’avait aucun rôle dans la construction de l’histoire ».

Le sacrificateur s’est détourné de l’homme gisant à moitié mort et le lévite l’a évité, respectant scrupuleusement Ézéchiel 44v 25 : « Un sacrificateur n’ira pas vers un mort, de peur de se rendre impur. » Et donc impropre pour accomplir leur service religieux. Incroyable mais vrai : l’exercice de leur religion n’a pu leur permettre de venir en aide à cet homme.

A l’inverse, « le généreux Samaritain a résisté à ces classifications étriquées, même s’il n’appartenait à aucune de ces catégories et était un simple étranger sans place spécifique dans la société. Ainsi, libre de tout titre et de toute charge, il a été en mesure d’interrompre son voyage, de changer de projet, d’être disponible pour s’ouvrir à la surprise de l’homme blessé qui avait besoin de lui.

Quelle réaction une telle narration peut-elle provoquer aujourd’hui, dans un monde où apparaissent et grandissent constamment des groupes sociaux qui s’accrochent à une identité qui les sépare des autres ? Comment peut-elle toucher ceux qui ont tendance à s’organiser de manière à empêcher toute présence étrangère susceptible de perturber cette identité et cette organisation auto-protectrice et autoréférentielle ? Dans ce schéma, la possibilité de se faire prochain est exclue, sauf de celui par qui on est assuré d’obtenir des avantages personnels. Ainsi le terme “prochain” perd tout son sens, et seul le mot “partenaire”, l’associé pour des intérêts déterminés, a du sens. »

Nous croyons voir alors ce monde décrit dans les années 30 par Elias Canetti, écrivain d’expression allemande (1905-1994) et prix Nobel de littérature en 1981, où « tout ce qui nous entoure est effrayant. Il n’y a plus de langage commun. Personne ne comprend l’autre….personne ne veut le comprendre ». L’auteur prend pour exemple son « Huguenau », le personnage du roman « Les Somnambules » d’Hermann Broch : « dans (le) Huguenau, les hommes y sont établis dans des systèmes de valeurs différents, aucune entente n’est finalement possible entre eux ». Certes, le personnage d’ « Huguenau converse encore avec autrui, mais il y a cette lettre qu’il envoie, à la fin du livre », à un autre personnage, « la veuve Esch, où il s’exprime entièrement dans son langage propre : le langage de l’individu entièrement commercial ». Bien sûr, Huguenau est poussé « jusqu’à l’extrême, ce qui le distingue des autres personnages du roman »(3).

A l’inverse, les relations selon le Royaume de Dieu sont plus saines et d’une simplicité biblique : « Pour vous, ne vous faites pas appeler “Maître”, car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre “Père”, car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler “Docteurs”, car vous n’avez qu’un seul Docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé ». (Matt.23v8-12)(4)

« Vous avez un seul Père, le Père Céleste et vous êtes tous frères » : toute autre relation, basée sur des rapports opportunistes ou de domination/d’infantilisation, est donc pourrie et à exclure. Il n’y a donc pas de « petit frère/petite sœur », « grand frère/grande sœur », « père spirituel », « directeur (de conscience »)…Nous sommes frères/sœurs en Christ, dans la soumission réciproque, et enfants de Dieu le Père, pour être adultes dans ce monde. Et être enfants de Dieu, c’est avoir pour Père Celui qui « est bon pour les ingrats et pour les méchants » et « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ». Car « si nous aimons ceux qui nous aiment, quelle récompense méritons-nous ? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même? »…(Matt.5v45-46 et Luc 6v35)

Et « la culture d’honneur » biblique nous enseigne que « bien plus, même les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont nécessaires, et ceux que nous tenons pour les moins honorables, c’est à eux que nous faisons le plus d’honneur. Moins ils sont décents, plus décemment nous les traitons : ceux qui sont décents n’ont pas besoin de ces égards. Mais Dieu a composé le corps en donnant plus d’honneur à ce qui en manque, afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient un commun souci les uns des autres ». (1 Cor.12v22-25)

La bonne nouvelle, c’est que, mieux que de « payer ce qu’il commande », Christ donne fidèlement les moyens de réaliser ses projets. En effet, il est nous enseigné un chemin « bien plus excellent » : celui de l’amour désintéressé de Dieu en 1 Cor.13.

 

 

 

 

Notes :

(1) « La Culture de l’honneur », Dany Silk. Hermeneia éditions, 2012, p 26. Cependant, mon identité dépend-t-elle de ce que je fais, sachant qu’un ministère est donné pour un temps et pas pour toujours ?

(2) Paragr. 101-102 Cf http://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20201003_enciclica-fratelli-tutti.html

(3) Cf « Jeux de regards » (LP Biblio, p 45), le troisième volet de son autobiographie, correspondant aux années 1931-1937. Citation dans le contexte d’une conversation avec l’écrivain autrichien Hermann Broch, sur leurs oeuvres respectives.

(4) Ces relations nouvelles sont aussi décrites en Eph.4 et Eph.5

 

« La guerre des spectacles » de Tony Reinke : ou comment « chérir Christ à l’ère des médias »

« La Guerre des spectacles » : un livre de théologie de la culture visuelle (Source image : première de couverture de l’ouvrage de Tony Reinke)

« Qu’il soit vrai ou faux, voire de la pure fiction, un spectacle [tout ce qui se dispute nos yeux] est une chose visible vers laquelle converge un regard collectif. Voilà tout l’objet de [« La Guerre des spectacles »], ce livre » (1) de théologie de la culture visuelle de Tony Reinke, paru en novembre 2020 et consacré à un sujet rare, à l’angle original. Selon l’auteur, par ailleurs directeur des communications du ministère « Desiring God », et auteur de « Génération smartphone », « la guerre des spectacles » est l’illustration de cette tension qui existe entre le spectacle de la gloire de Dieu et les spectacles du monde.

Initialement, nous, humains, avons été créés avec une soif de voir la gloire. C’est, par exemple, l’aspiration de Moïse en Exode 33v18 qui fait cette demande à Dieu : « Fais-moi voir ta gloire ! ». « Nos cœurs recherchent la splendeur tandis que nous fouillons du regard la grandeur (…) Cette aspiration intense a été créée pour Dieu », souligne encore Tony Reinke. Malheureusement, nous sommes le plus souvent captivés par d’autres choses, à savoir « les films et les divertissements, la politique, les vrais crimes, les potins sur les célébrités, la guerre et les sports en direct »(2), dans lesquels le monde sans Dieu cherche la gloire.

De là cette exhortation et cette invitation à différer nos attentes de spectacles qui ne sont que distractions et diversions, pour nous exercer à regarder dans la bonne direction : c’est là l’objet du culte rendu à Celui qui est « le Dieu véritable et la vie éternelle » (1 Jean 5v20), lequel « a dépouillé les dominations et les autorités, et les a livrées publiquement en spectacle, en triomphant d’elles par la croix » (Col.2v15). L’enjeu est de taille car « nous sommes des créatures façonnées par ce qui attire notre attention, et ce à quoi nous accordons notre attention devient notre réalité objective et subjective (…) Nous prêtons attention à ce qui nous intéresse ; nous devenons semblables à ce que nous regardons »(3).

Nous pensons alors à ce que nous laissent espérer 2 Cor.3v18 : « Nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par le Seigneur, l’Esprit », comme à cet avertissement du Christ : « Comment pouvez-vous croire, vous qui tirez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? » (Jean 5v44).

La fin du livre nous livre quelques pistes intéressantes d’application : ainsi, par exemple, le fait que « les relations transforment notre interaction avec les spectacles » (4), ce qu’il me semble être un remède à l’indifférence. Ce mal moderne est « l’incapacité de distinguer les différences », soit un « trouble de la perception qui empêche de distinguer la différence entre réalité et mise en scène. On assiste, inerte, à un acte de violence, à un malheur, car on croit assister gratis à une représentation où l’on est tenu d’agir en spectateur.  L’indifférence est justement un dérangement opposé à celui de Don Quichotte, « le chevalier à la triste figure », lequel s’immisçait dans les affaires et les malheurs des autres. Paradoxalement, ce monomaniaque opiniâtre, victime d’une imagination déréglée, ne veut d’autre code, pour déchiffrer le monde, que celui qu’il a trouvé dans ses romans de chevalerie dont il fait sa nourriture quotidienne. Il distingue ainsi mal la réalité, souffrant pourtant d’interventionnisme extrême, allant jusqu’à faire irruption dans un théâtre de marionnettes, saccageant les pantins qu’il prend pour ses ennemis. Il confond spectacle et réalité, il ne se contente jamais d’être spectateur. En écoutant les nouvelles télévisées, il faudrait se rincer les yeux avec le collyre fébrile de Don Quichotte. Se sentir un peu moins spectateur, un peu moins membre d’une « audience », un peu plus membre d’une chevalerie errante, erronée et irritable »(5).

Au final, un livre qui devrait faire référence sur le sujet, ou du moins, ouvrir la voie à d’autres pistes de recherches et de réflexions chrétiennes sur cet éternel enjeu de « la société du spectacle » jadis décrite par Guy Debord en 1967.

 

En bref : « La guerre des spectacles : chérir Christ à l’ère des médias », de Tony Reinke. Editions Cruciforme, 2020. Je remercie BLF éditions, partenaire de Cruciforme, de m’avoir fait découvrir gracieusement l’ouvrage « en service presse ».

 

 

Notes :

(1) « La guerre des spectacles : chérir Christ à l’ère des médias », de Tony Reinke. Editions cruciforme, 2020, p 19

(2) Tony Reinke, op cit, p 23

(3) Tony Reinke, op cit, p 25

(4) Tony Reinke, op cit, p 168

(5) De Luca, Erri. « Indifférence » IN Alzaia. Rivages et Payot, 1998 (Bibliothèque rivages), pp 95-96

 

 

 

 

 

Le créateur des étoiles : histoire pour Noël

 

A 4 semaines de Noël, voici une initiative sympathique de BLF éditions (merci à l’éditeur !), qui vient de créer et mettre en ligne la version vidéo* du livre « Le Créateur des étoiles ». Cet album d’Helen Buckley (texte) et Jenny Brake (illustrations) raconte le vrai sens de Noël pour que les plus petits puissent le comprendre et s’en réjouir. Nous pouvons librement utiliser cette vidéo dans nos moments en familles ou lors de nos cultes de Noël et clubs d’enfants.

Voici un extrait qui m’a paru significatif : « au commencement, le créateur a parlé. Et ses paroles étaient tellement puissantes que tout ce qu’il a dit est arrivé ! Comme ça ! » Un Dieu qui fait ce qu’il dit est décidément un créateur merveilleux ! Ce qui est aussi extraordinaire, c’est que ce créateur si puissant, si intelligent, est devenu un jour un homme…un homme d’apparence ordinaire, acceptant de passer par toutes les étapes de la vie…Pour connaître la suite, ne manquez pas de regarder la vidéo !

 

*Montage stop-motion et bruitages : Mickaël Weyer ; voix d’introduction : Anne Christen ; Narrateur : Philip Kapitaniuk.

 

« Ne parlez pas de complot chaque fois que l’on parle de complot »

« La crainte de Dieu dans les Écritures (…)libère plutôt une grande force car celui qui craint Dieu ne peut craindre autre chose… » (Source : rawpixel)

Dans « La Dernière Bataille », le dernier tome de la série « Les Chroniques de Narnia » de CS Lewis, il y est notamment question de nains individualistes et sceptiques à un point qu’ils se retrouvent prisonniers dans une réalité alternative, « une prison mentale », celle qu’ils se sont forgée dans leur propre esprit. Ayant choisi « la rouerie plutôt que la foi » (ou la confiance), ils ne laissent plus personne les aider à discerner/reconnaître le réel [incapables de voir, sentir ou d’apprécier des mets succulents, persuadés de « manger du foin » ou de boire « de l’eau sale dans un auge qui aurait servi à un âne », quand il s’agit d’excellent vin dans une coupe d’or], « si soucieux de ne pas se faire avoir qu’on ne peut (plus) le leur faire savoir ».(CS Lewis. La Dernière Bataille, Les Chroniques de Narnia, T VII. Gallimard jeunesse 2008, folio junior, pp 169-175). Ils se retrouvent donc « immunisés » à la vérité, au réel.

Ceci dit, alors qu’il y aurait de bonnes raisons d’être « prudents » (pour employer cet euphémisme), Notre Dieu ne souhaite pas que nous entrions dans le discours paranoïaque et complotiste :

« Ne parlez pas de complot chaque fois que ces gens parlent de complot. N’ayez pas peur de ce qui leur fait peur. N’ayez pas peur d’eux.  Reconnaissez  que c’est le SEIGNEUR de l’univers qui est saint.  C’est lui que vous devez respecter,  c’est de lui que vous devez avoir peur(…)il sera un lieu saint,  une pierre qui fait perdre l’équilibre, un rocher qui fait tomber » (Esaïe 8v12-14. PDV), mais celui qui met en elle sa confiance ne sera pas déçu. il ne le regrettera pas (1 Pie 2v6 et Rom. 9v33).

En effet, craindre Dieu dans les Ecritures, loin de décourager, est en réalité libérateur, puisque celui qui craint Dieu ne peut craindre autre chose.

 

 

Et si vous cherchez une idée de lecture pour le week-end, voici notre recension de « La Joie de craindre Dieu », de Jerry Bridges.

Deux façons de demander : « savoir » ou « obtenir »

Demandons-nous pour « savoir » ou pour « obtenir » ?

En latin, il existe deux verbes pour « demander » : l’un sert à « demander pour savoir », l’autre à « demander pour obtenir ».

De là, un monde divisé (polarisé ?) en deux catégories, selon l’usage qui est fait du verbe « demander » : les uns prétendent « vouloir savoir la vérité », alors qu’ils ne cherchent, en réalité, qu’à obtenir une confirmation de ce qu’ils croient déjà savoir. Les autres utilisent le verbe de la curiosité de ceux qui veulent vraiment savoir (ou s’informer de) la vérité. Les premiers n’en ont pas besoin(1).

En guise d’illustration de cette polarisation, « la fin de la neutralité du Net [en 2018], aux Etats-Unis, n’en finit pas de dérouler ses conséquences inquiétantes pour la démocratie », analyse l’historien Sébastien Fath dans une note de blogue. « En un mot », explique-t-il, « les internautes américains restent désormais dans leur bulle de confort »(2). Et en clair, « à chacun sa vérité » sur Internet, d’autant plus que, comme le rappelle l’écrivain Ralph Kayes (L’Ère de la postvérité, 2004), cité par ce numéro de « Sciences Humaines », les réseaux @sociaux deviennent la première source d’information, au détriment des médias traditionnels, décrédibilisés. Or, sur le Web 2.0, les informations erronées et les sources peu vérifiables abondent. Et à l’ère des réseaux @sociaux, tous croient posséder leur propre vérité et cherchent, non pas tant des médias « d’information » que des médias « de confirmation ».

« En Europe », souligne Sébastien Fath, « un internaute musulman et un internaute catholique qui effectuent la même recherche Google trouveront (en gros) les même résultats. Aux Etats-Unis, la liste donnée par Google sera différente. Aux Etats-Unis, Internet fournit désormais aux consommateurs ce qu’ils aiment (ou ce qui rentre dans le périmètre de leur abonnement). Et élimine les voix différentes, discordantes, critiques. D’où cette polarisation qui marque la société états-unienne, dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Pain béni pour les complotistes et manipulateurs ! »(2)

« Piqué » sur le compte twitter du Pasteur Gilles Boucomont (19/12/18)

Or, « la recherche de la vérité est la condition d’une information digne de ce nom, crédible », comme le relève Jean-Luc Martin-Lagardette, journaliste et essayiste dans « Décryptez l’information », (Dangles éditions, 2014, pp 15-16). Et nous réduisons trop souvent l’information à la seule expression d’une vision sur l’actualité, survalorisant l’opinion, le « coup de gueule », « l’édito » ou le commentaire(3).

Sur ce point, le chrétien est censé être plus armé que les autres : il croit normalement en la vérité absolue ou qu’il existe une vérité (à savoir que Jésus-Christ est la Vérité, que la Parole de Dieu est la vérité et que le Saint-Esprit est l’Esprit de vérité) et sa vie est cohérente avec une telle attestation. Il ne prétend pas posséder la vérité à lui tout seul, mais il cherche et aime la vérité.

A l’inverse, celui qui estime que la vérité n’est pas atteignable, a renoncé à la chercher. Il ne lui reste alors plus que son honnêteté (ou sa mauvaise foi) par rapport à ses croyances (ce à quoi il tient) ou ses convictions (ce qui le porte) et non plus par rapport à la réalité.

Sauf qu’en « matière de consommation religieuse d’internet », il existe une « étude de la revue du MIT, parue fin août dernier », laquelle « détaille la vulnérabilité du public évangélique américain » à certaines « théories complotistes », comme le souligne encore Sébastien Fath.(2)

De manière générale, l’esprit du conspirationnisme s’est-il infiltré de façon virale dans le christianisme actuel ?

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Jérôme Prekel, dans un article publié sur son blogue « Le Sarment », rappelle que « l’apôtre Paul décrit un contexte semblable dans une de ses lettres aux Thessaloniciens, dans laquelle il décrit une situation future de la grande scène du monde » : il y est question de « la place centrale du mensonge et la vérité dans une société en proie à la confusion spirituelle ».

«…L’apparition de cet impie se fera, par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l’iniquité pour ceux qui périssent parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité pour être sauvés. Aussi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, pour qu’ils croient au mensonge,… afin que tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, mais qui ont pris plaisir à l’injustice, soient condamnés.» (2 Thess. 2/9 à 12)

Pourquoi Dieu envoie-t-il une puissance d’égarement ?

Nous avons besoin d’une réponse à cette question. En effet, la plupart des chrétiens prient pour que Dieu améliore la situation du monde, et c’est tout-à-fait juste, sous un certain angle : nous prions pour les autorités, pour les gouvernements, mais il semble ici que cette prophétie intègre un interventionnisme divin négatif : alors que la situation est catastrophique, Dieu accentue le problème.

Il faut noter cependant que Dieu ne déclenche pas un phénomène d’incrédulité mais il l’entérine, ce qui a pour effet d’accélérer un processus de confusion qui semble être parvenu à un point de non-retour, à savoir une société qui se livre graduellement au mensonge, jusqu’à un stade irréversible.

Dien envoie une puissance d’égarement parce que le Monde VEUT croire dans ce que nous appelons «le mensonge» (….), c’est-à-dire dans une forme d’existence, de fonctionnement et de progrès, sans Dieu. C’est en quelque sorte l’aboutissement de l’errance loin de la vérité, qui a commencé le jour où le premier couple a fait son premier pas en dehors du jardin d’Eden. Et cette errance ne peut engendrer à terme que le chaos, si les appels à revenir au Créateur ne sont pas entendus.»(4) 

Et « quand nous ne savons plus écouter comme écoutent les disciples (cf Jean 8v31), et quand nous n’avons plus les oreilles pour entendre « ce que l’Esprit dit aux Eglises », ou ce qu’il a déjà dit, et que nous persistons néanmoins à chercher des paroles auprès d’ « une foule de docteurs » ou « de prophètes » qui nous diront ce que nous souhaitons entendre, alors Dieu nous séduit par ces dispositions de nos cœurs qui sont comme des idoles : Ezéchiel prévient, au chapitre 14 de son livre, v1-11, que Dieu répondrait au peuple en séduisant le prophète qui se laisse séduire, lorsque le peuple demanderait une parole alors que son cœur sera rempli de ses propres idoles. Dieu dit qu’il lui répondra alors en fonction de ces mêmes idoles. Ainsi, si l’argent et la prospérité sont une obsession dans nos cœurs, nous recevrons des prophéties allant toujours dans ce sens, nous confortant dans nos attentes, parce que c’est ce que nous recherchons (5).

Il est possible « de renverser nos manières de penser » (ce qui s’appelle une « métanoia ») et d’abandonner le mensonge pour revenir à la vérité.

Ce n’est pas « impossible ». C’est « impossible » jusqu’au moment où cela se produit.

L’espérance est que « ce qui est impossible aux hommes est possible pour Dieu » (Luc 18v27), et que « tout est possible pour celui qui croit » (Marc 9v23).

Prétendre le contraire serait proclamer que Christ fléchit le genou devant un système, une culture, un caractère, des lobbies, des puissances, des idées…alors que le chrétien est celui qui confesse que Jésus-Christ seul est Seigneur.

C’est l’obéissance à la vérité « qui purifie nos âmes, pour pratiquer un amour fraternel sans hypocrisie », « d’un cœur pur, avec constance » (1 Pie 1v22).

« L’amour ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité » (1 Cor.13v6).

Ceux qui ont « appris le Christ, si du moins c’est bien de lui (qu’ils ont) entendu parler, si c’est lui qui (leur) a été enseigné, conformément à la vérité qui est en Jésus : renoncer à son existence passée, se dépouiller du vieil homme qui se corrompt sous l’effet des convoitises trompeuses ; être renouvelés par la transformation spirituelle de son intelligence ; revêtir l’homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté qui viennent de la vérité ». Ainsi, les « born again » authentiques sont ceux qui, «  débarrassés du mensonge, disent la vérité chacun à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres ». (Eph.4v20-25)

 

Face aux bulles de confort et à la polarisation, l’Eglise, en tant que témoin fidèle, dans l’humilité et en vérité, se doit d’annoncer Christ au monde : Christ, « la vérité », qui a abattu les murs de séparation et de haine (Eph.2v14).

Soyons donc de ceux qui témoignent de « la bonne façon » de demander : « demander pour savoir » et non « pour obtenir ».

 

 

 

Notes :

(1)Comme je l’ai appris dans le dernier Erri de luca, ayant pour titre « Impossible ». Gallimard, 2020, p 63

(2) http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/archive/2020/10/26/evangeliques-americains-et-complotisme-sur-internet.html#more

(3) Pour rappel :

Une information, ou l’acte d’informer, est ce qui renseigne avec exactitude sur ce que l’on ignore et qui répond aux questions « qui, quoi, quand, où, comment, pourquoi ». L’information n’est pas une opinion mais un élément de connaissance vérifiable, qui ne concerne pas que moi mais qui s’adresse/s’impose à tous.

Informer, ce n’est pas simplement balancer des « faits bruts » en se donnant bonne conscience (« au lecteur de se faire son opinion ») : c’est aussi et surtout donner du sens à l’information, en la contextualisant et en l’expliquant. S’informer, c’est se donner les moyens de comprendre la complexité du monde réel dans lequel on vit. Pour cela, « la fabrique de l’info » doit parcourir un trajet bien plus complexe que la simple transmission au public d’un « fait brut », aussi frappant soit-il.

Informer, c’est (toujours) choisir : de parler d’un fait et pas d’un autre ; de choisir un aspect d’une question – un « angle » – dans le traitement de ladite information.

Informer n’est pas communiquer. Informer implique de donner à voir la réalité dans toute sa complexité, tandis que communiquer ne vise qu’à montrer le meilleur [ou le pire, selon son objectif de départ]

Le rôle de celui qui informe devrait être de rassurer[ou d’inviter à prendre du recul], d’expliquer, d’engager les gens à agir », ainsi que de « démonter les discours de la peur et non d’alimenter cette dernière à coup de reportages ou d’ « infos »…

Il est aussi possible d’informer avec objectivité : L’objectivité est la qualité de celui qui décrit des faits avec exactitude et juge sans parti pris [le parti pris est « un péché », rappelle Jacq.2v1, 9]. Certes, il est difficile de l’être « à 100 % », mais celui qui prétend (s)informer sérieusement se doit avant tout d’être honnête (envers lui-même), équitable (envers les personnes), prudent (dans le jugement) et prendre en compte la diversité des points de vue.

Contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, l’objectivité de celui nous informe me paraît possible à condition de : vérifier l’information sur le terrain, auprès des personnes concernées[ce qui implique de revaloriser le reportage], et donc de ne pas se contenter de rester derrière un écran à recycler des brèves ; privilégier la diversité des perceptions et des opinions, même contradictoires ; ne pas porter de jugement moral ou moralisant ; expliquer sa démarche (comment l’œuvre est construite) ;  préciser les limites et le cadre de l’enquête ; permettre au spectateur/lecteur de discuter/enrichir le contenu et d’apporter une contradiction/réfutation/ rectification de ce qu’il voit/lit.

Un « bon média » est celui qui explique, invite au recul et nous engage à agir, comme à démonter les discours de la peur, plutôt que d’alimenter cette dernière à coup de reportages.

(4) https://lesarment.com/2017/02/lere-de-la-post-verite/

(5) https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/05/01/quand-dieu-na-jamais-autant-parle-au-point-ou-lon-souhaiterait-presque-une-famine-de-sa-parole-pour-enfin-avoir-soif-de-lentendre-pour-de-vrai/

« Tricho » ou « dicho » : « bullshit débat » ?

Dans une perspective pastorale, l’approche « trichotomiste » permet un traitement holistique, ainsi qu’un vrai discernement de ce qui est l’ordre du « psy » et du « spi »….

A l’instar des « bullshits jobs », mis en lumière par l’anthropologue David Graeber (1961-2020) dans son célèbre ouvrage éponyme(1), il existe des « bullshits débats » (ou « débats vains »). La définition est à peu près la même : un débat à ce point inutile, absurde, stérile, voire néfaste, qu’il n’est pas possible d’en justifier l’existence, et dont l’absence ne nous priverait pas, bien au contraire !

Ainsi, « à titre d’exemple », ce type de questionnement – « L’être humain est-il « corps, âme et esprit » ou « corps et âme/esprit » ? Faut-il privilégier les représentations « Tricho » ou « dicho » tomistes de l’homme ? » – serait-il typique de ces nouveaux débats stériles, qui n’auraient aucune conséquence sur notre relation à Dieu ?, comme se le demande Michaël Demange, pasteur baptiste, en introduction à son article consacré sur ce sujet et publié sur Point théo(2).

Effectivement, il s’agit bien là d’un nouveau « débat stérile » ou de « débat vain ». Et Michaël, pour qui l’approche « dichotomiste » répondrait mieux aux données bibliques, aurait pu s’en tenir là.

Malheureusement, il ne s’en tient pas là, souhaitant évoquer dans son argumentaire « quelques incidences » lui paraissant « loin d’être anodines sur la spiritualité chrétienne et sur la pratique de l’accompagnement pastoral ».

« Penser l’être humain en trois parties (le corps matériel, l’âme et l’esprit immatériels) est considéré comme assez naturel », constate-t-il. Avant d’opposer une anthropologie trichotomiste dite « irrationnaliste » [parce que cette anthropologie, « dans sa version contemporaine »(sic), réserve à l’âme les activités psychiques (intelligence, émotions, volonté…) et à l’esprit la dimension spirituelle, la relation avec Dieu] à une trichotomie dite « rationaliste » (« représentée par quelques Pères de l’Église »), parce qu’elle place « l’intelligence dans l’esprit, au cœur donc de la relation au divin ».

D’autre part, persuadé que l’approche « trichotomiste » impliquerait « un rapport dualiste au monde »(sic)(3), et que « la trichotomie irrationaliste » entraînerait une rupture de l’unité en l’être humain », il cite « à titre d’exemple » de cette trichotomie irrationnaliste la pratique d’accompagnement spirituel mise en place par le Pasteur Gilles Boucomont au sein de l’Eglise réformée du Marais à Paris[mais aussi à Belleville, où il exerce actuellement], et relatée dans son ouvrage « au nom de Jésus : libérer le corps, l’âme, l’esprit » (Editions Première Partie). Cette pratique d’accompagnement, d’abord « maison », est aujourd’hui enseignée via le ministère Libérer!, dont nous avons déjà parlé sur ce blogue (4).

Au final, pour avoir lu et relu les ouvrages de Gilles Boucomont depuis 2014 et pour avoir suivi les trois modules de la formation Libérer depuis 2016 [Je bénéficie actuellement depuis juillet 2020 de la formation continue « Libé + zoom »], je peux dire que nous avons là un article plutôt réducteur des propos de Gilles Boucomont [Michaël a certainement dû lire en diagonal « Au Nom de Jésus : libérer le corps, l’âme, l’esprit »], manifestant une incompréhension totale de la représentation trichotomiste (ou tripartite) défendue dans le ministère Libérer! Par ailleurs, le type de classification, telle qu’effectuée par Michaël, dénote d’une méconnaissance flagrante de l’existence d’une vision trichotomiste ou tripartite judéo-hellénistique (notamment présente dans les écrits de l’apôtre Paul).

Quoiqu’en dise Michaël, la vision tripartite de l’être humain (corps, âme, esprit), finalement assez répandue en Occident depuis 2000 ans [et non purement « contemporaine »], a tout de même eu la faveur des courants majoritaires du judéo-christianisme [les 5 derniers siècles av JC et le Christianisme naissant jusque dans les années 1200’s]. D’autre part, l’approche de Michaël passe sous silence que, dans la Bible, certains textes sont manifestement plutôt « bipartites », considérant que l’homme est corps et souffle (âme et/ou esprit), quand d’autres sont « tripartites » (corps, âme, esprit : par ex, « Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même tout entiers, et que tout votre être, l’esprit, l’âme et le corps, soit conservé irrépréhensible, lors de l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ ! » dans 1 Thessaloniciens 5v23).

Ensuite, il conviendra de discerner si les termes que nous utilisons pour « âme » et « esprit » sont tirés des représentations gréco-romaines ou de la représentation sémitique et hébraïque, et si notre français rend bien justice au bon sens des termes « âme » et « esprit ». Mais l’important reste la représentation qui avait cours à l’époque de Jésus-Christ, laquelle est à la charnière entre nos deux racines hébraïque et grecque.

Enfin, si l’on se place dans une perspective pastorale,  l’approche trichotomiste ou tripartite – qui considère que Dieu nous a fait corps, âme, esprit – me paraît pertinente, en ce qu’elle nous aide à discerner si nous avons à faire à du somatique, du psychique ou du spirituel, comme à un « traitement holistique », et permet un vrai discernement/distinction de ce qui est l’ordre du « psy » et du « spi », sachant qu’aucun de ces domaines n’est véritablement étanche. Confondre l’un et l’autre me paraît compliquer la tâche d’accompagnement pastoral et de libération.

Au final, si le ministère Libérer! privilégie l’anthropologie tripartite à partir d’une pratique de délivrance, c’est parce qu’elle correspond parfaitement à ce que ce qui est expérimenté dans ce cadre. Des milliers de gens libérés sur cette base peuvent en témoigner. Il serait donc plus sage de ne pas se tromper de combat et de ne pas renverser leur expérience, par ailleurs bibliquement fondée, au risque de décrédibiliser une œuvre de Dieu(5).

 

« Jean lui dit: Maître, nous avons vu un homme qui chasse des démons en ton nom; et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne nous suit pas. Ne l’en empêchez pas, répondit Jésus, car il n’est personne qui, faisant un miracle en mon nom, puisse aussitôt après parler mal de moi. Qui n’est pas contre nous est pour nous.… »(Marc 9v38-40)

 

Notes :

(1)Voir https://phileosophiablog.wordpress.com/2019/09/10/de-vacivae-industriae-des-jobs-vains/

(2) Voir https://point-theo.com/letre-humain-corps-et-ame-un-debat-sterile/

(3) Face à une logique d’affrontement d’un monde « binaire » (« bon/mauvais »), la vision biblique me paraît privilégier une approche « ternaire ». L’on constate que, dès qu’un tiers intervient, la parole peut circuler, de sorte qu’il y a dialogue et échange. Et n’y-a-t-il pas « circulation » entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit ? L’Eglise (un minimum de « deux ou trois » réunis au nom de Jésus) n’est-elle pas une sorte de « pile » (composée d’un minimum de trois éléments reliés et chargés), où le Saint-Esprit peut circuler ?

(4) Voir notre article https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2017/11/24/laction-du-mois-suivre-la-formation-liberer/

(5) Voir cette vidéo introductive au module 1 de la formation Libérer!