Zemmour contre l’histoire : « Faire mentir le passé pour mieux faire haïr au présent… et ainsi inventer un futur détestable »

Éric Zemmour, multi-condamné pour incitation à la haine raciale et pourtant encore candidat à l’élection présidentielle, aime à se faire passer pour un intellectuel et l’histoire occupe une place à part dans la construction de sa figure publique. Conscient de la force de frappe idéologique de l’histoire et de son attrait auprès du public, il se targue d’un savoir sur le passé qui lui donnerait une compréhension intime et profonde des dynamiques à l’œuvre aujourd’hui.

Faut-il répondre alors à Eric Zemmour sur le terrain de l’histoire ? Oui, répond un collectif de 16 historiennes et d’historiens, surtout quand le polémiste-candidat, lequel est bien d’extrême-droite, d’inspiration maurrassienne, ne fait que déformer l’histoire pour la mettre au service de ses visions idéologiques. Aux travaux des historiennes et historiens, il prétend opposer un « roman national » (1) idéalisant les gloires passées de la nation. De la première croisade à l’assassinat de Maurice Audin, de Clovis(2) aux mutinés de 1917, de saint Louis au maréchal Pétain(2), cette histoire déborde d’erreurs, d’interprétations tendancieuses, voire de mensonges grossiers. Ignorant les sources et méprisant la recherche savante, le polémiste, qui taxe les programmes scolaires de « propagande anti-française », asservit l’histoire au profit d’un discours agressif, raciste et complotiste, et instrumentalise celle-ci pour légitimer politiquement la violence [par exemple, la Saint-Barthélémy] et promouvoir une vision raciste et misogyne de la société.

C’est pourquoi « prendre la parole apparaît comme une nécessité pour qui fait de l’histoire son métier », estime le collectif, qui signe « Zemmour contre l’histoire » (Tracts, Gallimard, 2022), lu cette semaine, pour répondre en corrigeant, point par point, les plus flagrantes et les plus dangereuses erreurs historiques d’Éric Zemmour.

Ainsi, par exemple, ces arguments (parmi d’autres) résumés à partir de citations précises d’Éric Zemmour décryptées et contredites par les historiens : 

476 – Rome ne tombe pas face aux Barbares

Éric Zemmour critique Rome pour avoir accueilli les Barbares pour des «raisons humanitaires», un bel anachronisme, et rend les Barbares responsables de la chute de Rome: un vieux fantasme qui ne correspond pas à la réalité des faits. Les relations entre Rome et les différents peuples vus alors comme des «barbares» sont très anciennes, faites d’intérêts réciproques, et la chute de l’empire romain d’Occident s’explique par de multiples facteurs.

502 – Clovis n’est pas oublié

Éric Zemmour accuse les historiens d’avoir «jeté Clovis aux poubelles de l’histoire»: une simple enquête quantitative dans les travaux historiques et la diffusion auprès du grand public prouve que c’est un mensonge.

En réalité, il y a de gros progrès dans l’étude de Clovis et il continue à être étudié. Là aussi ce que dit Zemmour ce sont de faux arguments pour mieux dénoncer l’histoire universitaire.

1572 – Les victimes ne sont pas des bourreaux

Aux protestants évangéliques tentés de voir en Eric Zemmour « un défenseur de la Chrétienté » et « des valeurs menacées », ou estimant que sa candidature serait « une bonne nouvelle pour la France »(sic)(3), il est utile de rappeler que le polémiste légitime les violences commises contre les protestants durant la Saint-Barthélemy, en faisant du massacre une réponse à l’arrogance de ces derniers, décrits comme une minorité dangereuse et fondamentaliste(sic) menaçant le Royaume de France [et « exaspérant le bon peuple »], ce qu’ils n’étaient pas. La comparaison avec les musulmans d’aujourd’hui [par les allusions aux « combats de Richelieu contre l’Etat dans l’Etat et les partis de l’étranger », pour « abattre les La rochelle islamiques(sic) qui s’édifient sur tout le territoire »] est explicite et invite à la violence. L’amalgame a ainsi de quoi faire frémir les protestants, au souvenir de ceux qui furent alors massacrés. Les historiens du collectif de préciser : « Comme toujours, Éric Zemmour inverse les rôles, transformant les victimes en bourreaux »

1789 – La Révolution n’est pas un complot

Fidèle à un vieux motif des contre-révolutionnaires, Éric Zemmour accuse les Jacobins d’avoir manipulé la France pour susciter la Révolution française, ce qui revient à passer à côté de la dynamique de la période, marquée au contraire par l’entrée du peuple en politique. Pour le collectif, « Zemmour renoue ici avec les discours paranoïaques et apocalyptiques du siècle dernier qui voyaient dans la chute de la Bastille et de la monarchie le résultat d’un plan ourdi de longue date par une clique de protestants, de juifs et de francs-maçons ».

1898 – Dreyfus n’est pas coupable

Éric Zemmour laisse planer le doute sur l’innocence du capitaine Dreyfus, en recourant à des arguments très fallacieux, historiquement faux, le plus souvent anachroniques et toujours sans le moindre fondement. Une innocence qui depuis 1906 est juridiquement prouvée et qu’aucun historien sérieux, connaissant le dossier, ne peut aujourd’hui remettre en question.

1942 – Vichy n’a pas protégé les juifs français

Il est facile de prouver que, contrairement à ce que dit Éric Zemmour, le régime de Vichy n’a guère cherché à protéger les juifs français, qui ont été déportés par milliers à Auschwitz, ou plus exactement ne s’est pas mis en situation de les protéger. Dès 1940, en édictant un statut des juifs qui les visait en priorité(3). Et, surtout, en 1942 en acceptant de livrer massivement des juifs étrangers, dont les enfants étaient le plus souvent français. Bilan: sur les 74 150 juifs déportés vers les camps de la mort, 24 000, dont plus de 7 000 enfants, avaient la nationalité française…

Une idée en rappelle une autre, face au même Zemmour qui plaide pour l’abolition des lois dites mémorielles : qui se souvient du décret-loi « Marchandeau » (du nom de celui qui a été Député radical-socialiste de la Marne, maire de Reims,  ministre de la Justice entre novembre 1938 et septembre 1939) portant sur la répression de la diffamation par voie de presse lorsque « la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants » ?  

Pour l’anecdote (qui n’est pas un « point de détail de l’histoire »), l’une des premières mesures du régime Vichy, mis en place depuis à peine un mois(Il n’existe plus de Parlement, et les lois l’œuvre du Maréchal Pétain qui, selon l’article 1 § 2 de l’acte constitutionnel n°2 du 11 juillet 1940, exerce le pouvoir législatif, en conseil des ministres), a été d’abroger cette fameuse loi Marchandeau, le 27 août 1940. Sachant que l’armistice avec l’Allemagne, mettant fin officiellement aux hostilités ouvertes par la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, ne sera signé que plus tard,  le 22 juin 1940. Avec l’abolition du décret-loi Marchandeau, la loi rend libre la tenue de propos racistes ou antisémites, et prononce une amnistie des poursuites. Avec pour conséquences un boulevard pour la propagande xénophobe, raciste et antisémite, et une liberté de la presse au service du racisme et de l’antisémitisme(4).  

A travers ces multiples exemples, c’est l’élaboration zemmourienne d’un récit obsessionnel qui apparaît, lequel « ramène toute évolution historique à un affrontement entre la France, son essence et ses héros d’un côté, et de l’autre les acteurs de son ‘déclin’ ou de son ‘suicide’, des huguenots [là encore, les protestants évangéliques séduits par Zemmour sont prévenus] aux islamistes en passant par les révolutionnaires ou les féministes ».

Pour l’historien André Loez, spécialiste de la Grande Guerre et membre de ce collectif, et intervenant dans une émission sur France culturecette intervention dans le débat public n’est ni celle de « militants de gauche » redresseurs de torts qui attaqueraient Éric Zemmour sur un plan idéologique, ni celle d’historiens voulant réserver la discussion de l’histoire aux professionnels de la discipline :  « Nous pensons que l’histoire n’appartient pas qu’aux historiens. On peut en discuter dans l’espace public, tout le monde a le droit d’en parler. Mais cela ne veut pas dire qu’on peut dire tout et n’importe quoi, qu’on peut tromper les gens, falsifier des aspects de ce passé. »  Ainsi, « rappeler que Dreyfus est innocent », déclare André Loez, « ce n’est pas de gauche ou de droite, c’est simplement une réalité historique ». Aussi cet appel n’est-il pas « militant », mais guidé par la volonté d’historiennes et d’historiens de rappeler que « le passé ne peut pas être falsifié ou instrumentalisé de cette façon-là à des fins politiques »

Et André Loez de préciser encore, lors d’un entretien pour le Café pédagogique, dont je vous recommande la lecture intégrale, que l’ouvrage collectif « est un livre d’histoire. Mais il s’inscrit dans la campagne électorale car il y a des usages de l’histoire qui semblent faux et dangereux pour le débat démocratique. C’est la première fois qu’un tel degré de manipulation systématique est atteint chez un candidat (….). Il y a eu des cas précédemment [de manipulation électorale de l’histoire. Notamment de la part d’anciens candidats à l’élection présidentielle]. Mais jamais avec cette échelle et cette violence. Ce qui est unique, ce n’est pas un candidat qui parle d’histoire. De nombreux candidats ont écrit des livres sur l’histoire. Ce qui est là nouveau c’est la violence des propos d’E. Zemmour. Par exemple quand il dit que les répressions d’état sont toujours justifiées, y compris la Saint Barthélémy. En général les hommes politiques rassemblent. Lui il assume le clivage. On n’a jamais vu un candidat aussi relayé médiatiquement. Enfin on n’a aussi jamais vu quelqu’un construire sa carrière politique sur l’histoire. C’est pour cela qu’il est très important de montrer que sa vision du monde est très largement faussée ».

Sachant qu’il faut trente secondes pour faire une déclaration scientifique trompeuse et trente minutes pour la réfuter, on saluera d’autant plus le travail rassurant à bien des égards de ce collectif d’historiens, face à un faussaire qui « se sert de l’Histoire pour légitimer la violence et l’exclusion, pour promouvoir une vision raciste et misogyne de l’Humanité. Il fait mentir le passé pour mieux faire haïr au présent… et ainsi inventer un futur détestable ».

En bref : 

Zemmour contre l’histoire. Collection Tracts (n° 34), Gallimard, 2022. [En librairie depuis le 3 février].
Textes écrits par un collectif d’historiennes et d’historiens rassemblant : Alya Aglan – Florian Besson – Jean-Luc Chappey – Vincent Denis – Jérémie Foa – Claude Gauvard – Laurent Joly – Guillaume Lancereau – Mathilde Larrère – André Loez – Gérard Noiriel – Nicolas Offenstadt – Philippe Oriol – Catherine Rideau-Kikuchi – Virginie Sansico – Sylvie Thénault.

Voir aussi la vidéo réalisée par « Manon Bril » [alias Manon Champier], docteure en histoire contemporaine et vulgarisatrice sur la chaîne youtube « C’est une autre histoire ».

Notes : 

(1) Plus précisément, comme le relève André Loez, l’un des historiens du collectif, dans un entretien pour le Café pédagogique, Zemmour parle plus du « roman national » que de l’histoire. « Le roman national est une lecture nostalgique et réductrice du passé. Mais le roman national traditionnel ne valorise pas Vichy. E Zemmour rompt avec ce roman national traditionnel. Et il le fait pour réhabiliter des figures de Vichy« .  

(2) « Dans les thèmes chers à E. Zemmour reviennent régulièrement deux personnages : Pétain et  Clovis (…) C’est pour lui une façon de postuler la continuité de l’histoire de France alors qu’on sait qu’il n’y a rien de commun entre la France de 2022 et celle du royaume des Francs. La discontinuité est plus forte que la continuité. L’autre idée d’E Zemmour c’est qu’il faut assumer l’histoire de France y compris dans ses figures criminelles comme Pétain. Cela permettrait de faire l’union des droites. Evidemment on ne peut pas assumer ce passé si assumer veut dire qu’on doit déclarer que c’était bien. Ou s’il faut mentir en disant que Pétain a sauvé des juifs. On ne peut pas laisser passer cela ». André Loez cf http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2022/02/04022022Article637795540297418320.aspx

Par ailleurs, après sa condamnation du 17 janvier 2022, pour ses propos sur les mineurs étrangers isolés, le polémiste comparaissait le jeudi 20 janvier devant la Cour d’appel de Paris pour contestation de crimes contre l’humanité. En décembre 2020 sur CNews lors d’un débat face à Bernard-Henri Lévy, Eric Zemmour avait réaffirmé que Pétain et le régime de Vichy avaient sauvé des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale. La décision de la cour d’appel sera rendue après l’élection présidentielle des 10 et 24 avril prochains. 

(3) Ceux qui se persuaderaient que la politique discriminatoire de Vichy ne serait « pas tout à fait aussi grave »(sic) qu’une politique d’extermination oublient notamment qu’après les lois sur les dénaturalisations mises en place dès le 22/07/1940, soit un mois à peine la proclamation du régime de Vichy, son statut des Juifs (loi du 03/10/1940) impose une définition biologique, quand l’Allemagne nazie ne donnait qu’une définition religieuse, déclarant en effet, dès son article 1, qu’« est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race(sic) juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif », quand l’Allemagne nazie ne mentionnait que « la religion juive ». Elle précise également les professions désormais interdites aux personnes répondant aux critères édictés. La loi du 4 octobre 1940 sur « les ressortissants étrangers de race juive »(sic), promulguée simultanément avec le statut des Juifs, autorise l’internement immédiat des Juifs étrangers. Le 02 juin 1941, tout en ordonnant un recensement sur l’ensemble du territoire, l’Etat français de Vichy promulgue un deuxième statut des Juifs, qui élargit les critères d’appartenance à la « race juive »(sic) et étend le champ des interdictions professionnelles.

(4)Le Journal officiel du 30 août 1940, page 4844, publie la loi du 27 août 1940 portant abrogation du décret-loi du 21 avril 1939, modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse : 

« Art. 1°. – Est abrogé le décret-loi du 21 avril 1939, modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Les dispositions antérieures des articles précités sont remises en vigueur.  

« Art. 2. – Amnistie pleine et entière est accordée, pour tous les faits commis antérieurement à la promulgation de la présente loi, aux délits prévus par les dispositions abrogées par l’article 1° du présent décret ».

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