Accueil de l’étranger : regards, stratégies d’évitement et retour à l’Ecriture

Accueillir le réfugié, c’est « chrétien » ? (Dessin de « PrincessH », pour « La Croix », octobre 2016)

A l’heure où « l’immigration zéro » ne semble plus rentable électoralement, remplacée (!) par le mythe et le fantasme du « grand remplacement » (joint curieusement à la promesse de « défense des valeurs »)susceptible de séduire tous ceux qui veulent bien y croire, tentés par les idéologies identitaires et exclusives, il est essentiel de retourner à l’Ecriture. A cet égard, notre regard,  comme toutes nos stratégies d’évitement, lorsque nous abordons le sujet de « l’accueil de l’étranger/des migrants », est éloquent.

Et aussi révélateur de notre rapport au texte biblique, soit de la façon dont nous le recevons et de la place que nous accordons à la Bible dans notre vie de foi et notre vie d’Église.

Déjà notre regard : lorsque nous parlons de « l’étranger » ou des « migrants », sommes-nous conscients que nous parlons de personnes, créés comme nous à l’image de Dieu ou que nous réduisons (C’est à dire considérons comme « moins que ») ces mêmes personnes à un voyage qu’ils ont fait ?

Ou parlons-nous « d’immigration », comme d’un concept (donc plus abstrait) à étudier froidement ou comme « d’un problème » à résoudre/à éviter ?

Ensuite nos stratégies d’évitement : d’où viennent « nos hiérarchies des luttes »(1) ou l’idée comme quoi les migrants seraient davantage un engagement personnel ou « de l’Eglise », que relevant de la responsabilité de l’état, « garant de la stabilité » ? D’où vient d’ailleurs l’idée que les migrants seraient « un problème pour la stabilité d’une nation » ?

Révélatrices encore de ces stratégies d’évitement, toutes les justifications bibliques et théologiques pour déresponsabiliser les nations, l’état, ou un gouvernement quant à l’accueil dit de l’étranger (ainsi, par exemple, question posée par ailleurs sur la toile : les nations sont-elles concernées par les commandements relatifs à l’accueil de l’étranger, à l’instar du peuple d’Israël, vu qu’ils n’étaient « pas esclaves en Egypte » ? De là cette autre question : Dieu serait-il un Dieu tribal/local ou le Dieu de toute la Terre ?).

Retour à l’Ecriture, enfin : que disent « la loi (la Torah) et les prophètes », sachant à quel point, pour le chrétien qui a à la fois l’Ancien et le Nouveau Testament, la venue du Christ (pour accomplir et non abolir) nous donne une perspective nouvelle ?

Les chrétiens savent aussi qu’ils sont « étrangers et voyageurs sur la terre » cf 1 Pierre 2v11 et Hébreux 11v13-16, et que les nations (« les Goyims ») seront jugées notamment quant à la réalité de leur accueil cf Matthieu 25v31-46, dans ce qui n’est pas une parabole…

En guise de prolongement, je vous renvoie à cet intéressant article d’Elena Di Pede(2), intitulé « La question de l’étranger et de l’hospitalité chez les prophètes », initialement paru dans la revue Laval théologique et philosophique, Volume 74, Numéro 2, Juin 2018, p. 255–266, « Du Nouveau Testament au manichéisme : essais en l’honneur d’Anne Pasquier » (3)

Ou comment la question de l’hospitalité dans la Bible, chez les prophètes en particulier, est intimement liée à la question de l’étranger. Il est donc impossible de dissocier ces deux notions pour les étudier séparément. Cela souligne à tout le moins qu’il y est question de relation à l’autre, mais aussi et toujours de relation à soi. En effet, la réflexion autour de l’étranger et de son accueil (ou non-accueil) est fortement liée à la conscience qu’Israël a de son élection par Yhwh [l’Eternel], ce qui implique évidemment le type de lien qu’il va entretenir avec les Nations et ses ressortissants et aura d’inévitables répercussions sur la manière dont il se positionne par rapport à ces derniers. Le rapport entre l’élu et le non-élu, en effet, ne va pas de soi. C’est une dynamique complexe dont la littérature prophétique rend compte à sa manière. Bon nombre d’études ont déjà été consacrées à cette question et l’on s’y rapportera pour de plus amples approfondissements. Dans ce qu’elle appelle sa « modeste contribution », l’auteure tentera de comprendre la thématique de l’hospitalité en l’explorant à partir du vocabulaire qui désigne spécifiquement l’étranger, qu’il soit gér « immigré », nékâr ou nokerî « étranger de passage », et éventuellement zôr « étranger », voire « ennemi ». De là la tentative de mettre en évidence la manière dont l’hospitalité que l’on peut réserver à l’autre, à l’étranger, est envisagée dans ce corpus biblique, en mettant en oeuvre une lecture essentiellement synchronique.

À la lecture des passages où ces termes apparaissent dans les livres des Prophètes Seconds (Is-Mal), trois axes semblent se profiler : 

1) dans la ligne de la Torah, l’étranger est quelqu’un à accueillir et respecter ; 2) l’étranger — auquel Israël souhaite parfois ressembler — apparaît comme un ennemi qui soumet Israël mais que ce dernier finira par soumettre à son tour ; 3) dans les livres prophétiques, on constate un contraste entre l’exclusivité d’Israël aux yeux de son Dieu, Yhwh, et l’accueil que celui-ci réserve à Israël, mais aussi aux Nations.

Cette contribution voudrait passer « rapidement » en revue ces trois axes, pour essayer de comprendre ce qui pourrait s’y jouer d’un point de vue anthropologique.

[Pour rappel, « hospitalité » se dit en grec « philoxenia », ou « amour de l’étranger » ; l' »hospitalier » en grec = « philoxenos », l' »ami de l’étranger » ; l’hôte se comprend aussi dans les deux sens : celui qui accueille/celui qui est accueilli]

En guise de conclusion, l’auteure souligne que, « dans le cadre du rapport entre Israël et les Nations, en lien avec la question de l’hospitalité, on pourrait également réfléchir à l’attitude que les exilés sont invités à avoir envers Babel et ses habitants (cf. Jr 29,7). En ce sens, on pourrait parler d’une hospitalité qu’Israël doit cultiver vis-à-vis des autres, même en terre étrangère. Quoi qu’il en soit, l’invitation lancée par Jérémie à ses contemporains déjà exilés de travailler au shalôm de Babel, dont dépend le leur, souligne à quel point les prophètes invitent non seulement à élaborer une éthique de comportement vis-à-vis des étrangers immigrés chez eux, mais aussi en terre étrangère. En effet, une seule chose semble rendre Yhwh inhospitalier et étranger vis-à-vis des siens, c’est l’idolâtrie (cf. Jr 14,8), car Yhwh retranche de son peuple toute personne qui porte les idoles dans son coeur, que celui-ci soit membre de la maison d’Israël ou étranger, immigré (Éz 14,7-8).

Quoi qu’il en soit, [son article] montre que le rapport à l’étranger est problématisé et complexe dans le corpus prophétique, ce qui peut fournir des éléments anthropologiques intéressants pour penser cette question, aujourd’hui encore : si une éthique de l’accueil est prônée vis-à-vis de l’étranger lorsqu’il est faible et marginalisé, il n’est pas simple de l’accueillir et d’accepter sa présence lorsqu’il arrive en force, sous les traits d’un envahisseur, tout instrument divin qu’il soit ». C’est ainsi que, comme l’a analysé le bibliste Thomas Römer, « le Pentateuque construit l’identité du judaïsme naissant dans une tension entre intégration et ségrégation et on constate que, dans des moments où l’on se sent menacé dans son identité, les discours d’exclusion l’emportent. »(4).

S’il est évident que cet aspect se fait jour dans la relecture de l’histoire, faite après coup par ceux qui tentent d’expliquer la catastrophe qu’ils ont vécue, il n’en demeure pas moins que, face à ce danger, le repli sur soi est probablement le premier réflexe. Les livres prophétiques montrent cependant qu’il est possible de dépasser ce réflexe instinctif, mais que cela nécessite le temps de la construction d’une fraternité souhaitée et pacifiée. C’est probablement seulement de cette manière que l’on pourra enfin transformer les lances en serpes et les épées en socs de charrues (cf. És 2,4 ; Mi 4,3).

Lire l’article dans son intégralité.

Notes :

(1) Lire notre article sur le sujet.

(2) Elena Di Pede est licenciée en Philologie Biblique (1999) et Docteur en Théologie (2004) de l’Université Catholique de Louvain (UCL), Belgique

(3) cf https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/2018-v74-n2-ltp04447/

(4) Cité par Antoine Nouis dans son éditorial pour l’hebdomadaire « Réforme ».

2 réflexions sur “Accueil de l’étranger : regards, stratégies d’évitement et retour à l’Ecriture

  1. Bonjour,

    Se demander « d’où vient d’ailleurs l’idée que les migrants seraient un problème pour la stabilité d’une nation » relève effectivement d’une impressionnante « stratégie d’évitement » !

  2. Bonsoir Pierre,

    Une telle question de savoir d’où vient une telle idée [c’est même l’une des premières questions existentielles que Dieu pose à l’homme – qui se trouve en faillite complète, en Genèse 3] se pose même un max, d’autant plus que l’on ne voit pas trop le rapport. Car enfin, en quoi la stabilité et la prospérité d’une nation seraient-elles menacées par une politique généreuse d’accueil et d’intégration ? Ceux qui bravent mille dangers et endurent mille épreuves pour parvenir en Europe constituent une élite profitable aux pays d’accueil. Un migrant célèbre, Abraham, a compris qu’il pouvait être ainsi une bénédiction pour le plus grand nombre.
    C’est ce que Louis XIV a oublié en révoquant l’Edit de Nantes, en 1685 : des centaines de milliers de protestants sont allés enrichir la Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas…. de leur savoir-faire et de leur dynamisme.

    La célèbre « Bible Olivetan », aussi appelée la « Bible des martyrs », et qui a été celle de ces huguenots chassés de France, est là pour nous le rappeler.

    Bien à vous,

    Pep’s

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