Vous avez entendu qu’il a été dit « que l’on ne peut plus rien dire », mais moi, je vous dis….

Accueillir le réfugié – et le mineur isolé – c’est « chrétien » ? (Dessin de « PrincessH », pour « La Croix », octobre 2016)

« Dans la demeure qui lui appartient, Dieu est un père pour les orphelins, un justicier qui défend les veuves » (Ps.68v6).

Imaginez qu’après la lecture de ces commandements et exhortations de l’apôtre Paul, dans ses lettres adressées aux chrétiens Corinthiens et Philippiens [« que tout se fasse pour la gloire de Dieu », « que tout se fasse pour l’édification » ; « que tout est vrai, honorable, juste, pur…occupe vos pensées… »], ces derniers réagissent de la sorte : « mais alors, on ne peut plus rien dire ! » 
Ne riez pas : c’est pourtant ce que l’on peut entendre dans la sphère médiatique ou lire sur la toile, dans un esprit victimaire.
Les chrétiens protestants évangéliques (entre autres), attachés à la Bible, qu’ils reconnaissent comme « la Parole de Dieu », savent que (faire) croire que l’on peut tout dire, tout faire, sans se soucier d’aucune conséquence et sans avoir à rendre compte d’une telle « liberté », est un mensonge vieux comme le monde. Comme de parler plus de l’interdit de ce qui est permis. Et pour cause, il vient du serpent menteur et tentateur, en Eden (cf Genèse 3). Et depuis la chute, les humains n’en sont pas ressortis « plus adultes », puisqu’ils ont tendance à se justifier ou à se renvoyer la balle, en s’accusant mutuellement, de manière irresponsable.

Ainsi, par exemple, la réaction du polémiste – et pourtant candidat à la prochaine élection présidentielle – Eric Zemmour – à sa troisième condamnation par la justice (1) : ayant été en effet condamné le 17/01 par le tribunal correctionnel de Paris à 10 000 euros d’amende  – et, solidairement avec le directeur de la publication de CNEWS, à verser 19 000 euros aux associations de défense des droits de l’homme – pour « complicité de provocation à la haine raciale » envers les mineurs isolés étrangers, Eric Zemmour dénonce ce qu’il appelle « la condamnation d’un esprit libre (sic) par un système judiciaire envahi par les idéologues ». De fait, le candidat à l’Élysée entend, s’il est élu, abroger la législation antiraciste, qu’il qualifie de « liberticide ».

Le parquet de Paris avait par ailleurs requis 5 000 euros d’amende pour le directeur de publication de CNews, Jean-Christophe Thiery de Bercegol du Moulin, jugé aux côtés d’Eric Zemmour comme c’est l’usage dans les procès de presse. Il a été condamné à 3 000 euros d’amende. A ce jour, CNEWS est la seule, parmi les autres chaînes françaises, à être condamnée par la justice.

En guise de devoir de mémoire, les propos incriminés avaient été prononcés le 29 septembre 2020, sur CNews, lors d’une émission de « Face à l’info ». Le 18 mars 2021, le Conseil supérieur de l’audiovisuel avait déjà prononcé une sanction financière inédite d’un montant de 200 000 € à l’encontre de la chaîne, propriété de Vincent Bolloré, estimant que, ce jour-là, celle-ci avait manqué à ses obligations, et que les « limites à la liberté de communication et à la liberté éditoriale des médias audiovisuels » avaient été franchies. Éric Zemmour avait alors déclaré au sujet des mineurs étrangers non accompagnés« Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont[sic]. » Puis, contredit par l’animatrice Christine Kelly, il avait fini par nuancer : « La plupart. »(sic)

Une idée en rappelle une autre, mais ce rappel me paraît utile, face au même qui plaide aussi, pour les mêmes raisons ou pour d’autres, pour l’abolition des lois dites mémorielles : qui se souvient du décret-loi « Marchandeau »(du nom de celui qui a été Député radical-socialiste de la Marne, maire de Reims,  ministre de la Justice entre novembre 1938 et septembre 1939)portant sur la répression de la diffamation par voie de presse lorsque « la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants » ?

Pour l’anecdote (qui n’est pas un « point de détail de l’histoire »), l’une des premières mesures du régime Vichy, mis en place depuis à peine un mois(Il n’existe plus de Parlement, et les lois l’œuvre du Maréchal Pétain qui, selon l’article 1 § 2 de l’acte constitutionnel n°2 du 11 juillet 1940, exerce le pouvoir législatif, en conseil des ministres), a été d’abroger ce fameux décret-loi Marchandeau, le 27 août 1940(2). Sachant que l’armistice avec l’Allemagne, mettant fin officiellement aux hostilités ouvertes par la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, ne sera signé que plus tard,  le 22 juin 1940.
Avec l’abolition du décret-loi Marchandeau, la loi rend libre la tenue de propos racistes ou antisémites, et prononce une amnistie des poursuites*. Avec pour conséquences un boulevard pour la propagande xénophobe, raciste et antisémite, et une liberté de la presse au service du racisme et de l’antisémitisme.

Comme quoi, « rien de nouveau sous le soleil », comme l’a dit un grand sage de la Bible.

Et c’est ici qu’il convient de prendre un peu de recul : Car, enfin, ne jouons pas à nous faire peur en prenant au sérieux les plaintes de celui qui se croit « censuré », et donc victime d’un hypothétique « esprit de tyrannie ». Comme si le sort tout entier de la liberté d’expression était suspendu à une énième condamnation en justice d’Eric Zemmour (ou même de CNEWS), qui a toujours eu un espace médiatique pour diffuser ses idées. Car qu’est-ce qui est le plus dangereux ? La banalisation du discours injurieux, à caractère racial, et des provocations à la haine racial d’un polémiste pourtant candidat à la Présidentielle, à quelques mois de l’élection ? Ou le simple fait que la justice fasse son travail ? Dans quelle société voulons-nous vivre ? Celle bâtie sur les fondements de l’Evangile de Jésus-Christ (pas un pseudo « évangile » canada dry » identitaire) – ou, du moins, de celle bâtie par nos parents et nous-mêmes depuis 1945 – ou celle fantasmée [d’un « grand remplacement »] par Zemmour et consort ?

 « Liberté ! Que de bêtises on peut raconter en ton nom ! » Que de bêtises, mais aussi d’horreurs….

Vous entendez ici ou là que « la liberté d’expression » serait « à défendre », car « menacée », relativisant la gravité de propos relevant du délit et confondant celui-ci avec l’opinion. Or, il s’agit ici d’une question de limites nécessaires. C’est bien parce que la liberté d’expression est précieuse (3), qu’il importe de donner à  réfléchir sur les conséquences d’une liberté que l’on voudrait « totale » et « absolue », pour ne pas dire « sacrée ».

C’est ce que l’on appelle une idole, soit une chose, une force, une personne, un groupe, une doctrine ou un idéal que l’on regarde comme suprême. Or, un seul est suprême : Dieu, lequel interdit l’idolâtrie en Exode 20v4-6. Tout peut être idolâtré, dès que nous le considérons comme ultime.           

Une formule à la Jacques Ellul dirait peut-être que « ce n’est pas l’usage de la liberté d’expression qui asservit, mais le sacré transféré à la liberté d’expression ». On parle alors de « sacro-sainte » liberté (ici, d’expression).….liberté dont le « sacré » exige que l’on lui sacrifie tout ?

Faut-il tout sacrifier (la dignité humaine, l’honneur) sur l’autel du « dieu liberté (d’expression) », « Moloch »  moderne ? Ou sur l’autel de la recherche du buzz (que l’on croit « rentable ») à tout prix ? Lévitique 20v1-5 révèle ainsi à quel point l’idolâtrie conduit à la mort, et notamment à la mort de ceux qui nous sont le plus chers, nos enfants.

Dans ce cas, pour préserver la (précieuse) liberté d’expression et pour se préserver des abus, pour se libérer de ce qui asservit, faudra-t-il « profaner » cette sacrée liberté d’expression, en lui ôtant l’aura de sacré qui l’entoure, pour mieux y inclure cette prise de conscience : « qui dit grande liberté(ou « grand pouvoir ») dit aussi « grande responsabilité » ?

Responsabilité pour le média d’apporter de l’information de qualité (et non du scandale, de la désinformation) et responsabilité pour le citoyen (et non « consommateur de média ») de se positionner quant à l’éthique des médias. Le chrétien, lecteur de la Bible, qui ne se laissera pas avoir par le mot piégé de « valeurs », devrait normalement en conclure qu’il lui est impossible de cautionner la banalisation de certains discours, comme certains choix éditoriaux assumés par un média, parce qu’il sait que l’accueil de l’étranger est une préoccupation transversale de l’Ancien Testament et parce que la non stigmatisation des personnes (ou des groupes de personnes) est une préoccupation permanente du Nouveau Testament. Les devoirs envers les étrangers sont même évoqués à 36 reprises dans la Torah, soit plus souvent que les commandements relatifs à l’amour de Dieu, à la circoncision et à l’interdiction du mensonge ou du vol. Le Seigneur est « le Père des orphelins, le défenseur des veuves » (Ps.68v6). Celui qui les maltraite (en actes ou en paroles) s’attaque à Dieu Lui-même, lequel ne restera pas sourd au cri de l’étranger, de la veuve et de l’orphelin.

Elie Wiesel, cité par Antoine Nouis dans son commentaire verset par verset du Pentateuque (Olivétan/Salvator, 2021), a écrit : « je ne dois pas m’abaisser devant une idole, sinon je perds tout respect de ma personne non seulement devant Dieu, mais également devant mon peuple et donc devant l’humanité. Un homme qui s’abaisse devant une idole faite par d’autres hommes se renie lui-même ». Ce qui est en jeu dans cette parole, commente Antoine Nouis, est la liberté et la dignité de l’humain. Nous comprenons pourquoi [l’interdit de l’idole] se situe en tête des Dix Paroles [p 310].

Décidemment, même dans la Bible « on ne peut plus rien dire » ! Serait-ce là le signe de l’emprise de « l’esprit de tyrannie », de la « piraterie woke » ?

Pour aller plus loin, voir notre article « Il n’y a pas de tabou dans la Bible ».

Notes :

(1) Cf cet article de La Croix et d’Actu juridique. Le 18 février 2011, il a été reconnu coupable par le tribunal correctionnel de Paris de « provocation à la discrimination à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une race » pour avoir prétendu que les employeurs avaient « le droit » de ne pas embaucher d’Arabes et de Noirs. N’ayant pas fait appel, cette condamnation est définitive. Plus récemment, le 17 septembre 2019, il a été reconnu coupable de « provocation à la discrimination et à la haine religieuse » par la Cour de cassation, plus haute juridiction de l’ordre judiciaire français, pour avoir déclaré qu’il laisserait aux musulmans « le choix entre l’islam et la France ». Jeudi 20 janvier, un autre procès attend l’ancien polémiste, pour « contestation de crime contre l’humanité ». Le 4 février 2021, en première instance, il avait cette fois été relaxé pour avoir déclaré que, pendant la collaboration, Philippe Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Mais l’Union des étudiants juifs de France avait attaqué en appel cette décision.

Cette défense de Pétain est d’ailleurs une vieille obsession : certains d’entre nos lecteurs se souviendront peut-être que, Samedi 4 octobre 2014, l’émission de France 2 « On n’est pas couché »(ONPC) choisit d’inviter Eric Zemmour à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, « Le Suicide français ». Ce dernier y critique notamment les travaux de l’historien américain Robert O. Paxton, le premier à avoir mis en lumière la collaboration entre Vichy et l’Allemagne nazie dans la déportation des Juifs, dans son ouvrage La France de Vichy 1940-1944 paru en 1973. Relativisant le rôle de Vichy dans la déportation des Juifs français, Eric Zemmour prétend que l’ “on oublie la complexité de l’Histoire” et que Pétain aurait permis de sauver “90% des Juifs de France”.  La journaliste Léa Salamé interpelle alors le polémiste, l’accusant de chercher à réhabiliter Pétain pour faire l’apologie de la préférence nationale. Ce même jour, les Juifs célébraient Kippour, la fête du Grand Pardon. En France, comme le veut la tradition, ils ont accompagné leurs recueillements d’une prière pour la République. Mais en rentrant chez eux le soir, ils ont pu assister à une sordide prière contre la République.

(2) Le Journal officiel du 30 août 1940, page 4844, publie la loi du 27 août 1940 portant abrogation du décret-loi du 21 avril 1939, modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse :
« Art. 1°. – Est abrogé le décret-loi du 21 avril 1939, modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Les dispositions antérieures des articles précités sont remises en vigueur.

« Art. 2. – Amnistie pleine et entière est accordée, pour tous les faits commis antérieurement à la promulgation de la présente loi, aux délits prévus par les dispositions abrogées par l’article 1° du présent décret ».

(3) L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 déclare que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ».