Comment peut-on espérer une « alliance » entre les Églises et l’État ?

Le piège d’une alliance-compromission, où « le fromage » est la référence, dans un programme politique, aux « valeurs chrétiennes » ou à l’« héritage chrétien ». (Source image : public domain pictures)

« Je suis venu au nom de mon Père et vous refusez de me recevoir. Par contre si quelqu’un d’autre vient en son propre nom, vous le recevrez ! », dit Jésus en Jean 5v43.

Le titre de cet article n’a pas pour but d’exposer en deux temps, trois mouvements, comment atteindre « une alliance » entre les Eglises et l’Etat. Ce titre exprime plutôt ma sidération, ma consternation et mon incompréhension de ce qu’un article (brillant dans la forme, mais me paraissant contestable et inquiétant dans le fond) de mon ami et frère en Christ Etienne, intitulé « ce que l’Evangile doit aux alliances entre les Eglises et l’Etat », ait pu passer l’étape du comité de rédaction de Par la Foi, blogue se revendiquant « réformé » (avec le « sola scriptura », « l’Ecriture seule », censé aller avec) et revendiquant rigueur théologique et fidélité à l’orthodoxie.

En effet, autant il est considéré blasphématoire de qualifier l’Egypte comme « le pays découlant de lait et de miel », comme le peuple l’a fait en Nombres 16v13, autant il peut paraître inouï de voir le terme « alliance »(1), qui concerne Dieu et son peuple, associé à l’Etat et à l’Eglise, dans un article se réjouissant de nous convaincre que « la Réforme n’aurait jamais pu arriver sans des assistances politiques, et même des intrigues politiques », et qu' »il n’y aurait pas eu le pur Évangile sans des princes agissant selon la vision constantinienne(2) d’alliance entre l’Église et l’État ». En clair, l’Alliance de l’Eternel ne serait pas suffisante : il serait vital pour Son peuple d’en chercher « une autre », comme les Galates ont cru bon de rechercher « un autre Evangile ». De même, dans cette optique, le Messie ne serait pas venu : il conviendrait alors d’en attendre « un autre » et d’espérer en sa protection.

Au final, Etienne va jusqu’à estimer possible de « créer une (telle) alliance avec bien moins que la majorité de la population : 20% suffisent. Le point de blocage [c’est le moins que l’on puisse dire !] est un dirigeant prêt à manier le pouvoir en faveur de l’Évangile. Ceci n’est pas le fruit d’un complot, et il n’y a pas à intriguer grandement(sic. Mais « un peu » quand même ?) : notre soin est l’Évangile, après tout(sic). Il s’agit d’abord et avant tout d’être prudent, et de saisir les occasions qui existent(sic) ». Sauf que l’Evangile n’a rien à voir avec tout cela.

A ce stade, cette marotte de la promotion du Constantinisme(2) et cette ardente espérance en un hypothétique « defenseur de la chrétienté » n’est plus de l’obsession, mais de l’acharnement, qui ne peut que mal finir, comme on l’a vu par le passé. En clair, les « 20 % » deviendraient un nouveau segment électoral à séduire et à conquérir pour être élu.

Il s’agit en effet « d’être prudent », si l’on en juge des récents soutiens/attentes de chrétiens vis à vis de certaines personnalités politiques présentées comme des « défenseurs de la chrétienté » et attendus comme des « messies » [les espoirs risquent d’être déçus !] en France, aux Etats-Unis, au Brésil ou en Hongrie…On se souviendra aussi du niveau de tensions et de bêtises autour des propos de « chrétiens en campagne », en France, durant les Présidentielles 2012 et 2017.

Curieuse espérance et curieuse attente d’un nouveau « Constantin »(2), censé être le garant d’une « alliance bien plus excellente » avec le peuple de Dieu, et ce, alors que s’approche l’Avent, période où nous nous préparons à célébrer Celui qui est déjà venu et qui a accepté de nous rejoindre, même au plus bas de notre réalité, en naissant dans « une mangeoire » pour animaux.

Mais s’approche aussi la prochaine présidentielle française, prévue le 10 avril prochain. S’agit-il de trouver des raisons historiques, à défaut de raisons bibliques et théologiques, de pousser le peuple de Dieu dans les bras d’un nouveau « messie » politique, qu’il s’agisse du « messie » X, Y, ou Z ? Or, nous, chrétiens, croyons que le Messie est déjà venu et qu’il reviendra à la fin des temps. Et ce Messie s’appelle Jésus-Christ.

Certes, l’histoire « nous montre que » certains événements se sont déroulés d’une certaine façon, dans un certain contexte. Le problème de l’argumentaire d’Etienne, en apparence impressionnant via la pléiade d’exemples tirés de l’histoire, est qu’il ne s’appuie à aucun moment sur les Ecritures Bibliques…ce qui est surprenant pour un auteur qui se revendique d’un mouvement dont l’un des principes est « sola scriptura », « l’Ecriture seule ».

Sans doute parce que les Ecritures lui donnent tort.

Et que nous dit l’Ecriture, au sujet de ces « alliances » ? Que dit Dieu, au sujet de cette « prudence », de ces petits calculs et de cet opportunisme politique ? Le prophète Esaïe, dans le chapitre 30 de son livre, est sans équivoque à ce sujet, en rapportant les Paroles du Seigneur :

1Malheur ! Ce sont des fils rebelles– oracle du SEIGNEUR.
Ils réalisent des plans qui ne sont pas les miens, ils concluent des traités contraires à mon esprit, accum
ulant ainsi péché sur péché.

2Ils descendent en Egypte sans me consulter, ils vont se mettre en sûreté dans la forteresse du Pharaon, se réfugier à l’ombre de l’Egypte.

3La forteresse du Pharaon tournera à votre honte, et le refuge à l’ombre de l’Egypte à votre confusion. 4Déjà vos chefs sont à Tanis, les ambassadeurs ont atteint Hanès. 5Ils seront tous déçus par un peuple qui leur sera inutile, qui ne leur sera d’aucun secours, d’aucune utilité, sinon pour leur honte et même leur infamie.

Lorsqu’il est attaqué par l’Assyrie, le roi Ezéchias fait appel à la deuxième grande puissance de l’époque, l’Egypte. Le prophète parlant de la part de Dieu dénonce ainsi les petits calculs, ainsi que les plans et les stratégies qu’élaborent les hommes pour survivre, ne faisant pas confiance au Seigneur, le seul qui puisse les sauver, les délivrer et les protéger. Au lieu de faire confiance au Seigneur et de croire qu’il maîtrise les événements, le peuple préfère chercher sa protection dans « un autre » ou « une autre » puissance. Si Esaïe parlait aujourd’hui, il dénoncerait certainement ce qui n’est qu’une illusion de sécurité et une idolâtrie.

La seule alliance en laquelle espère le peuple de Dieu est cette « Alliance bien plus excellente », dont Jésus-Christ est le médiateur et le garant, et qu’il a scellée de son sang cf Hébreux 8 et 9.

Puisque l’article d’Etienne se réfère à l’histoire, il aurait été pertinent de faire l’inventaire des legs de compromissions passées a)de la réforme luthérienne, avec notamment le massacre des paysans et des « schwärmer », ainsi que la négociation permanente et la soumission des églises aux princes des länders allemands ;  b)des protestants allemands à l’époque des IIe et IIIe Reich – une époque où les chrétiens se croyaient tenus à un programme national chrétien – et face à Hitler, qui se présentait comme « chrétien », avec « le devoir d’être un combattant pour la vérité et la justice »une période rêvée pour les protestants qui ont su bénéficier comme jamais auparavant d’un « ordre social chrétien », et des libertés désirées pour annoncer l’Evangile. Avec les conséquences que l’on connaît. Autant de compromissions complexes à assumer pour les générations futures, et particulièrement ravageuses si elles sont assumées et promues en tant que telles par la génération actuelle. Or, regarder en face (plutôt que fuir ou nier) ces compromissions, pour s’en repentir et y renoncer, sera source de libération et de guérison.

La déclaration de Barmen, principalement écrite par Karl Barth (avec la participation d’autres protestants allemands) en 1934, laquelle affirmait la position de l’Église confessante face à Hitler : « Jésus-Christ, selon le témoignage de l’Ecriture sainte est l’unique Parole de Dieu. C’est elle seule que nous devons écouter ; c’est à elle seule que nous devons confiance et obéissance, dans la vie et dans la mort. Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle, en plus et à côté de cette Parole de Dieu, l’Eglise pourrait et devrait reconnaître d’autres événements et d’autres pouvoirs, d’autres personnalités et d’autres vérités comme Révélation de Dieu et source de sa prédication » et (…)« Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle l’Eglise pourrait, en dehors de ce ministère, se donner ou se laisser donner un Chef muni de pouvoirs dictatoriaux ».

En guise de prise de position « politique », déclarons alors espérer plus dans le retour du Christ que dans les prochaines élections ou dans un résultat électoral. En attendant, soyons ses témoins fidèles et véritables, avec le secours du Saint-Esprit et la grâce de Dieu, en étant conscients que le but de l’Eglise n’est pas de se fourvoyer dans une pseudo-alliance illusoire pleine de fausses promesses, qui ne serait qu’une compromission, ni d’être réduite à être la cliente d’un pouvoir, ou de croire « qu’elle permettrait à Dieu d’être Dieu », ou « d’empêcher César d’être César » (3).

On prendra alors au sérieux cet avertissement de Deutéronome 13v2-5 , lequel, toujours valable, fait appel à la responsabilité du peuple et testant la fidélité de celui-ci envers l’Eternel : en effet, nous dit personnellement Celui-ci, « imagine qu’un prophète ou un visionnaire t’annonce un signe ou un prodige ; si le signe ou le prodige se réalise comme annoncé mais que l’homme t’invite alors à adorer d’autres dieux que vous ne connaissez pas, n’écoute pas ce prophète. En effet, c’est le Seigneur votre Dieu qui vous teste pour savoir si vous l’aimez de tout votre cœur et de tout votre être. Ne rendez de culte qu’au Seigneur votre Dieu, reconnaissez son autorité, prenez au sérieux ce qu’il commande, écoutez sa voix, servez-le et demeurez attachés à lui seul ».

Autant il convient de ne pas se laisser impressionner par le fait que les signes et prodiges des faux prophètes se réalisent, autant il convient de ne pas se laisser impressionner par un excès d’argumentation, vu que l’essentiel reste la finalité du discours tenu : vers qui et vers quoi cela nous mène-t-il ? Vers « quel Dieu » et vers quelle alliance nous oriente celui qui parle ?

La période de Noël qui s’annonce est généralement une période favorable pour « les enfants de lumière » que nous sommes, pour manifester « le fruit de la lumière, lequel consiste en toutes sortes de Bonté, justice et vérité » (Eph.5v8-9) et pour annoncer Celui qui est « la lumière du monde » (Jean 8v12), comme à rappeler et attester que « Dieu est lumière, et de ténèbres, il n’y a pas trace en lui » (1 Jean 1v5).

Notes : 

(1) On appelle « alliance » la relation légale établie entre deux parties, avec engagements et souvent serment, avec des responsabilités réciproques. Dans la Bible, on distingue plusieurs alliances : adamique, noachique, abrahamique, mosaïque (avec le peuple d’Israël), davidique et la nouvelle alliance, qui repose sur le sacrifice parfait de Christ, qui en est le médiateur et celui qui l’a scellée de son sang (Luc 22, Hebr 8 et 9). En réalité, il n’y a qu’une seule alliance, comme le postule le réformateur Jean Calvin, d’après Paul dans son épître aux Romains, mais aucune entre le peuple de Dieu et l’Etat – ou entre un politicien candidat à une élection/un « messie politique » ne se lit dans les Ecritures bibliques. Et qui dit « alliance » avec un pouvoir dit engagement et redevabilité, et inévitablement compromission.

(2)L’empereur Constantin arrivé au pouvoir à Rome après avoir vaincu son rival Maxence a signé l’édit de Milan (en 313) autorisant tous les citoyens de l’empire Romain à adopter la religion de leur choix, ce qui a donc fait cesser les persécutions contre les chrétiens (déjà nombreux à l’époque). Les biens qui leur avaient été confisqués leur ont été restitués. Les chrétiens de l’Eglise orthodoxe le vénèrent comme un Saint, et mon ami Etienne se fend régulièrement d’articles laudateurs à son sujet sur le blogue Par la foi. Les sources, Lactance et Eusèbe, deux historiens chrétiens des premiers siècles, attestent que Constantin s’était converti suite à une vision. Il est difficile, voire impossible, de savoir si cette conversion est un acte d’opportunisme politique ou l’aboutissement d’un parcours spirituel authentique, voire un peu des deux. Un tel débat sur la question semble alors peu profitable, vu que Dieu seul connaît ceux qui lui appartiennent, et que le lecteur des Evangiles connaît la parabole du bon grain et de l’ivraie en Matthieu 13,24-30). Il est en revanche plus prometteur et utile de tenter d’évaluer les conséquences de cette conversion pour le Christianisme. Constantin a assumé un double-pouvoir, politique et religieux (Il a convoqué lui-même le concile de Nicée qui a réaffirmé face à l’hérésie arienne la nature divine du Christ. En comparaison, voir ce que la Bible nous apprend de ce qui arrive aux souverains qui ont tenté de jouer les prêtres « dans le même temps » (ex d’Ozias ). Le Christianisme en devenant progressivement « religion officielle » après Constantin, sous l’empereur Théodose, est-il resté vraiment fidèle à son Maître ? Peut-il exister une société chrétienne avant que vienne le Royaume de Dieu ? Le débat n’est pas prêt d’être clos…

D’après Constantin était-il vraiment chrétien ? Sa conversion était-elle sincère ?

(3) De là la question posée : Quelle serait alors la relation idéale entre l’Eglise et l’Etat ? Les Ecritures bibliques nous exhortent à prier pour les autorités cf 1 Timothée 2v2. D’autres passages, tels Rom.13, 1 Pie 2, Tite 3 ou le psaume 28, insistent sur l’exigence de se soumettre aux autorités humaines, dans la mesure où elles remplissent leur office, qui est celui d’encourager le bien, et de réprimer le mal. Celui qui exerce le pouvoir, qu’il soit empereur au 1er siècle ou président de la République de nos jours, d’après ces textes, a reçu du Seigneur une délégation d’autorité pour faire respecter le droit indispensable pour que nous vivions ensemble. Ce qui est tout à fait compatible avec le principe de laïcité qui ne reconnaît à aucune religion le droit d’exercer le pouvoir politique, et laisse à chacun le soin de croire ou de ne pas croire). Donc il ne s’agit pas d’une obéissance servile et inconditionnelle, mais, en fait, d’une soumission libre et consciente à l’ordre voulu par le Seigneur. Voilà pourquoi Paul, quand il parle de ce que nous devons à l’Etat (le paiement de l’impôt par exemple), ajoute en Romains 13,8 : « ne devez rien à personne, sinon de vous aimer les uns les autres ».  Ce qui exclue donc toute « alliance-compromission », impliquant un lien et une redevabilité avec un pouvoir. 

D’après cette réponse à la question posée sur 1001 questions : Quelle est la relation idéale entre l’Eglise et l’Etat ? Laïcité ? (Rom 13- 1 Pie 2- Tit 3- Psa 28). Qu’est-ce que cela signifie pour l’Etat de porter l’épée si nous nous opposons à guerre/militaire ?

Voir aussi « Nationalisme, populisme, politiques et identité des évangéliques » : Contribution de l’alliance évangélique européenne (EEA), extrait du projet Issachar (https://www.lecnef.org/articles/39532-nationalisme-populisme-politiques-et-identite-des-evangeliques ) Ou quand « à une époque de recrudescence du nationalisme en Europe, il est vital que nous examinions attentivement et dans la fidélité à Christ les déclarations et l’idéologie des mouvements et partis politiques. Ne nous laissons pas égarer ni manipuler par des références aux « valeurs chrétiennes » ou à l’« héritage chrétien ». Si ces valeurs et programmes « chrétiens » ne sont pas en accord avec le caractère de notre Seigneur et sa Parole, il faut les combattre ».