« Quand l’extrémisme n’est plus rentable, soudainement, les gens changent »

Inquiétude de se voir « frappé au portefeuille » (Source image : dessin de Mathieu Colloghan

Les « sleeping Giants », vous connaissez ? Non ? « Grâce » à Valeurs actuelles et CNews, c’est désormais chose faite ! Les deux médias ont en effet annoncé déposer plainte contre ce collectif(1), au mode d’action original : frapper au portefeuille en alertant les annonceurs dont les spots publicitaires sont diffusés sur des médias susceptibles de véhiculer des contenus haineux [lesquels ne sont pas des « opinions », mais des délits], amoindrissent leurs revenus publicitaires.
Le 4 juin 2021, la société Valmonde et Cie, à laquelle appartient Valeurs actuelles, dépose une plainte à l’encontre de Sleeping Giants, visant à dénoncer « des faits de discrimination, à raison des opinions politiques, et de nature à entraver l’exercice normal d’une activité économique ». Le directeur adjoint de la rédaction, Tugdual Denis, reconnaît qu’ils leur font « perdre beaucoup d’argent ». De même, l’entreprise de publicité en ligne Taboola, en rompant son contrat en début d’année avec le magazine à la suite de la publication du feuilleton donnant à voir la députée Danièle Obono représentée en esclave, avait privé le magazine d’un revenu de « trois millions d’euros sur trois ans »(2). 

Selon Valeurs actuelles, CNews pourrait, de son côté, déposer trois plaintes : deux pour diffamation, et une pour discrimination et entrave à la liberté d’expression. La chaîne d’information confirme l’existence d’une seule plainte, après qu’elle aurait, elle aussi, perdu de nombreux annonceurs à la suite des alertes des Sleeping Giants. La saison 2020-2021 aura effectivement été chiche en spots publicitaires accompagnant « Face à l’info », l’émission dans laquelle officie Eric Zemmour. Ce dernier, bien que multi-condamné pour injures et provocations à la haine, peut, chaque soir, qualifier des réfugiés « d’envahisseurs », des femmes musulmanes de « mosquées ambulantes » et des mineurs de « délinquants et de violeurs »(3). Tantôt la chaîne n’en a diffusé aucun, tantôt quelques spots « de petits annonceurs qui ne paient pas cher du tout les écrans mais servent de chair à canon », comme l’explique « Rachel »co-fondatrice de Sleeping Giants France.
Interrogée par Le Monde, par téléphone, la même « Rachel »ne semble pas spécialement affolée. Elle a appris l’existence de la plainte, à la lecture de Valeurs actuelles« Nous ne pouvons ni confirmer ni infirmer quoi que ce soit puisque nous n’avons rien reçu », explique-t-elle(4).

Les plaintes de CNews et Valeurs actuelles ont-elles des chances d’aboutir ? « Ces procès baillons sont d’abord faits pour nous intimider », commente Rachel. Mais pour atteindre les bénévoles du collectif, souligne-t-elle, « il faudrait d’abord qu’on nous identifie »(4). Et c’est sans doute là le but recherché de cette plainte – comme d’un hypothétique procès, même inutile : voir les identités des activistes des Sleeping Giants France révélées et donc exposées.

Et ce, d’autant plus que les Sleeping Giants ne risquent, à priori, rien : ils se contentent d’informer des annonceurs publiquement connus sur ce qu’ils financent, sans appel au boycott desdits annonceurs. La question parlementaire [d’un député LREM] annonciatrice de la plainte est à cet égard symptomatique, le rédacteur s’étant rendu compte de l’absence de tout fondement juridique bien qu’il cite le code pénal et la jurisprudence suggère in fine de faire changer la loi (5).

« Nous ne travaillons que sur les publicités programmatiques(6), gérées par des régies, et dont les placements de pubs qui ne sont pas consentis par l’annonceur – il n’en a même pas connaissance« , explique Rachel lors d’un entretien avec Loïc Leclerc, pour Regards(7). Le but est d’alerter l’annonceur quand il est présent sur un média qui a déjà été condamné, afin qu’il se demande si ces contenus sont en lien avec les valeurs de ses annonces. L’annonceur peut alors ajouter tel ou tel site à une liste d’exclusion (…)Notre démarche est d’informer ceux qui ne savent pas qu’ils font de la pub dans ces médias » (7).

« Nous faisons surtout un travail d’information. Ça n’a rien à voir avec du ‘Name & Shame’ [« nommer et couvrir de honte »] où on fouille dans les tiroirs et on met à jour quelque chose que quelqu’un aurait essayé de cacher. N’importe qui, qui va sur un site ou sur une chaîne de télévision, peut voir la pub qui passe avant monsieur Zemmour. Donc on ne révèle pas de secret. Par contre, souvent, pour l’annonceur, c’est un secret effectivement. Il y a un genre de ‘package deal’, et il y a des annonceurs qui reviennent vers nous totalement choqués, en disant : ‘On a appris ça. On ne savait pas du tout sur quelle chaîne ils allaient placer notre publicité »(8).

A ceux qui les accusent de censure et d’atteinte au pluralisme de l’expression en France, les Sleeping Giants répondent qu’ils ne censurent rien : « Valeurs actuelles peut écrire ce qu’ils veulent. Le financement par le consommateur, via la publicité, n’est pas un droit. Il n’y a pas un droit absolu d’être financé par la publicité. Si les entreprises n’ont pas envie d’être associées [parce que lesdits sites iraient à l’encontre de leurs propres valeurs, des chartes de responsabilité sociale, éthique, écologique – un peu comme un boucher qui ferait de la pub sur un site végan ou inversement. Cela va aussi plus loin parce que ce ne sont pas que les marques, c’est le consommateur qui finance la publicité, donc notre argent via l’annonceur qui l’ignore], elles, elles ont ce droit-là. Ce n’est pas une question de censure. Le financement de Valeurs actuelles [ou de CNews…] n’est pas notre problème. Tout ce qui nous importe, c’est la liberté des entreprises à s’associer ou non avec ces médias (et donc de les financer) ».
Une telle action et de telles réactions en disent long de l’état de la presse et de la fragilité de son système économique. En effet, comme l’explique Rachel, « il y a un problème concernant l’indépendance des médias. Puis il y a un cercle vicieux : plus les contenus sont extrémistes et racoleurs, plus ils seront vus, lus et partagés et plus vous aurez droit à des publicités et à des publicités qui valent plus. Quand on interrompt ce cercle, que l’extrémisme n’est plus rentable, soudainement, les gens changent. Nous en sommes convaincus, tout est une question d’argent. Il n’y a pas que l’idéologie. Et ça dépasse leur entendement que nous faisions tout ça bénévolement ! Ça leur pose un problème que des personnes puissent s’engager sans chercher à faire du profit »(9).

« Moralité » selon les Sleeping Giants :« Si on veut garder ses annonceurs, on a intérêt à présenter effectivement de l’information. Et peu importe de gauche, du centre, de droite. Mais si on dépasse ça, on n’est plus un média d’information ou on n’a jamais été un média d’information, mais un blog d’opinion »(10) [Certains sites ne sont d’ailleurs que des conglomérats d’éditos/billets d’humeur]. Ce qui est une façon d’inviter chacun (médias, annonceurs et consommateurs) à prendre ses responsabilités.

Visiter  le compte twitter et le site web des Sleeping Giants France.

Notes : 
(1) Né aux Etats-Unis en 2016, après la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle, et actif en France depuis février 2017, au moment où le site américain Breitbart était sur le point de s’installer dans notre pays – ce qui ne s’est pas fait finalement. Le collectif a alors commencé à travailler sur des sites français, les premiers étant Boulevard Voltaire – condamné pour provocation à la haine contre les musulmans en 2014 – et Breizh Atao, puis CNews, Valeurs Actuelles, « le nouveau » France Soir [un site complotiste qui n’a plus rien à voir avec l’ancien quotidien aujourd’hui disparu]…En 2021, Breiz Atao, géré par Boris Le Lay, est un site interdit en France par une décision de justice, du fait de son contenu profondément antisémite, xénophobe, raciste, homophobe, et par ailleurs servi par AdSense par Google   C’est-à-dire que d’un côté, la justice interdit des sites. De l’autre côté, Google continue de les fournir en publicité…jusqu’à ce que les Sleeping Giants fasse la démarche d’avertir les annonceurs qui se sont tous retirés en quelques mois. Mais aussi d’alerter Google AdSense de ce partenariat jugé « absolument ahurissant ».

Sources : http://www.regards.fr/politique/societe/article/si-valeurs-actuelles-n-a-quasiment-plus-aucune-publicite-c-est-a-cause-de-ses et  https://www.franceinter.fr/emissions/l-instant-m/l-instant-m-18-fevrier-2021

(2) Cf Publicité : CNews et « Valeurs actuelles » déposent plainte contre le collectif Sleeping Giants

(3) A noter enfin que les propos d’Eric Zemmour, chroniqueur sur CNews (et l’absence de réaction/modération de l’animatrice) ont valu à la chaîne 2 amendes par le  Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). La première (10 000€) vient d’être confirmé mercredi 16 juin par le Conseil d’État qui rejette le recours de la chaîne pour faire annuler une mise en demeure prononcée le 27 novembre 2019 par le CSA à son encontre. A l’époque de la décision du CSA, l’émission Face à l’info n’avait que quelques jours d’existence. Le 14 octobre 2019, au terme d’un débat avec l’ancien socialiste François Pupponi, portant notamment sur l’immigration, le polémiste Eric Zemmour s’était exprimé au sujet de la colonisation française en Algérie en ces termes : « Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence par massacrer les musulmans, et même certains juifs. Eh bien moi, je suis aujourd’hui du côté du général Bugeaud. C’est ça être Français ». De quoi s’attirer les foudres du CSA, qui avait estimé que la chaîne avait contrevenu à ses obligations en matière d’« incitation à la haine ou à la violence pour des raisons de race, de sexe, de mœurs ou de nationalité ».

Source : Le Monde.

(4) Cf Publicité : CNews et « Valeurs actuelles » déposent plainte contre le collectif Sleeping Giants

(5) Cf https://questions.assemblee-nationale.fr/q15/15-39220QE.htm

(6) « Il y a 20 ou 30 ans », explique Rachel lors d’un entretien sur France inter, avec Sonia Devillers, le 18 février 2019, « vous choisissiez votre emplacement publicitaire par rapport à vos besoins. Vous le financiez directement ou en passant par une agence. Avec les contenus de plus en plus présents sur Internet, il y a eu la création de la publicité programmatique ou pour un prix relativement raisonnable, vous pouviez figurer sur un grand nombre de supports, ce qui, évidemment, a entraîné aussi que vous ne saviez plus où était affichée votre publicité ». Donc tout cela est devenu à travers les années, « un système très opaque », entièrement géré par des logiciels et des algorithmes. Sauf que « l’on programme ces algorithmes pour que certains annonceurs ne se retrouvent jamais associés à des contenus pornographiques, sur des sites pédophiles ou même, par exemple, sur des sites qui promeuvent les jeux d’argent ». D’où l’aberration que des sites qui promeuvent du contenu haineux ou complotiste ne soient pas éliminés de cette distribution publicitaire. Source : https://www.franceinter.fr/emissions/l-instant-m/l-instant-m-18-fevrier-2021

(7) Cf http://www.regards.fr/politique/societe/article/si-valeurs-actuelles-n-a-quasiment-plus-aucune-publicite-c-est-a-cause-de-ses


(8) Cf https://www.franceinter.fr/emissions/l-instant-m/l-instant-m-18-fevrier-2021

(9) Cf http://www.regards.fr/politique/societe/article/si-valeurs-actuelles-n-a-quasiment-plus-aucune-publicite-c-est-a-cause-de-ses

(10) Cf https://www.franceinter.fr/emissions/l-instant-m/l-instant-m-18-fevrier-2021

Le moyen le plus sûr de savoir qu’une élection approche

Accueillir le réfugié, c’est « chrétien » ? (Dessin de « 

« Accueillir le réfugié, c’est chrétien ? » (Source image : dessin de PrincessH », pour « La Croix », octobre 2016)

Le moyen le plus sûr de savoir qu’une élection approche :

« Macron demande plus de fermeté sur l’expulsion des étrangers irréguliers », titre un article publié sur 20 minutes, le 10/06/21.

A ce propos, les migrants seraient-ils « un sujet » qui concernerait davantage le citoyen que le chrétien, le magistrat plutôt que le pasteur ? Ma contribution à cette question ici.