« Scandale » pour les uns, « folie » pour les autres » : Faut-il cesser de parler de la mort de Jésus comme un sacrifice ?

Le plus grand « scandale » qui soit, qui exige de notre part de prendre clairement position, n’est pas « le papyrus de César »….
[Extrait du nouvel album d’Astérix de J-Y Ferri et D. Conrad, sorti le 22 ocotobre 2015]

« … nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les non-Juifs, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que non-Juifs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes ». (1 Cor.1v23-25).

Initialement paru sur le blogue(1) du temple du Marais (Paris), voici un texte du pasteur Thomas Keller, que je remercie chaleureusement pour m’avoir aimablement autorisé à le reproduire ici :

Un sacrifice humain est un acte particulièrement horrible. Pourtant, on entend souvent les chrétiens affirmer que Dieu le Père aurait sacrifié Jésus (son Fils !) pour le salut des hommes. Cette affirmation heurte toujours… Et tant mieux ! C’est le signe d’une part d’un refus de la violence et, d’autre part, d’une confiance dans le fait que Dieu est bon.

La tentation, pour résoudre la tension entre la foi en un Dieu bon et l’horreur d’un sacrifice humain, est alors pour certains chrétiens de cesser de parler de la mort de Jésus comme d’un sacrifice. Est-ce vraiment la bonne solution ? Comment comprendre qu’un Dieu qui sacrifie son fils n’est pas un Dieu cruel qui encouragerait donc aussi la violence humaine ?

Une interprétation incompréhensible

Que ce soit dans les chants, les prières ou la prédication, nous affirmons chaque dimanche que la croix n’a pas été un accident ou un malheur, mais un événement voulu et programmé : Dieu a planifié la mort de son Fils pour racheter les péchés des hommes.

Cette affirmation va à l’encontre d’une idée parfois rencontrée selon laquelle Jésus serait mort simplement par fidélité à sa non-violence : A la violence de ceux qui voulaient le tuer, il aurait répondu en se laissant crucifier. Ainsi, il aurait permis la sortie du cercle des représailles violentes et montré une autre voie possible pour nous à sa suite, la voie de la non-violence extrême.

Si on croit que Dieu est non-violent par nature, on ne peut pas croire qu’il ait désiré et planifié la mort violente de son Fils.

Une interprétation présente dans la Bible

Si elle nous heurte, la compréhension selon laquelle la mort de Jésus sur la croix est un sacrifice est celle qui est la plus présente dans le nouveau testament :

Elle est présente dans les évangiles, on peut citer en exemple le discours de Jean le baptiste, en Jean 1, 29 : “Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde” qui associe Jésus à la victime d’un sacrifice expiatoire comme celui décrit dans la prophétie d’Esaïe 53 : “tu as fait de lui un sacrifice de réparation.” (v.10)

Cette interprétation est aussi présente dans les épîtres, de la manière la plus belle en Romains 3,21-31 : “Dieu l’a offert en sacrifice. Alors par sa mort, le Christ obtient le pardon des péchés pour ceux qui croient en lui.” Et de la manière la plus claire et succincte en 2 Corinthiens 5,21 : “Le Christ était sans péché, mais Dieu l’a chargé de notre péché. Alors maintenant, par le Christ, Dieu nous a rendus justes.”

La dimension sacrificielle de la mort de Jésus est l’un des thèmes centraux de l’épître aux Hébreux et l’arrière-plan indispensable pour comprendre les visions de l’Apocalypse, ainsi que, finalement, le lien entre le culte dans l’ancienne alliance et son accomplissement en Jésus.

Les recommandations cultuelles du Lévitique (Lév. 4-5), les prophéties d’Esaïe (chap. 52-53 par ex.) et bien d’autres passages de l’Ancien Testament, au cœur duquel les sacrifices occupent une place importante, prennent un sens nouveau au regard du sacrifice de Jésus sur la croix.

Une interprétation importante pour les protestants

Cette interprétation sacrificielle de la mort de Jésus est biblique, elle est donc à recevoir, même si elle nous bouscule. De plus, elle est la base de la compréhension de la croix chez les Réformateurs, comme le montre par exemple la question 40 du catéchisme (Protestant Réformé) d’Heidelberg : “Pourquoi le Christ a-t-il dû subir la mort ? Parce que la justice et la vérité de Dieu sont telles que nos péchés ne pouvaient être acquittés autrement que par la mort du Fils de Dieu”

En tant que chrétiens et en tant que protestants, nous ne pouvons pas simplement choisir d’ignorer ou de rejeter en bloc cette interprétation.

Une telle violence était-elle nécessaire ?

La question la plus brûlante que pose certainement la notion de sacrifice est celle de la violence de Dieu : une telle violence était-elle nécessaire ? Dieu est-il un Dieu cruel ?

Souvenons-nous d’abord que la violence n’a pas été créée ni désirée par Dieu, elle est une transgression de son projet, un signe du péché de l’humanité, dont la création entière souffre. En réalité, selon la Bible, dans le paradis avant le péché de l’homme et la chute, il n’y avait pas encore de violence (cf. Gn 1 et 2), et dans dans le Royaume de Dieu dans l’éternité à venir, il n’y aura plus de violence (cf. Ap 21) : “Il essuiera toute larme de leurs yeux, la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu.” (v.4)

La violence découle du rejet de Dieu et est contraire à sa volonté, c’est pourquoi il la condamne et la punit, c’est pourquoi elle n’a pas de place en sa présence.

Mais celle-ci est tant ancrée en nous que s’il se contentait de rejeter toute violence, aucun humain n’aurait trouvé de place dans la présence du Seigneur. En rejetant totalement cette violence, avec le péché qui en est la source, il rejèterait aussi chaque homme et chaque femme. C’est pour cela qu’il a fait mieux que de la refuser, il l’a détournée et prise sur lui, comme il a pris sur lui tout le péché et la mort qui vient avec.

Ce que nous voyons à la croix est donc bien l’horreur de la cruauté… mais non pas la cruauté de Dieu : celle de l’humanité !

A la croix nous sommes aussi témoins de la violence de Dieu… la violence avec laquelle il rejette et interdit ce qui opprime l’humanité et la création : on y voit son jugement sur le péché.

Oui, le sacrifice de Jésus sur la croix est un événement terriblement violent, où notre péché est dévoilé et la colère de Dieu à son encontre exprimée. Ce sacrifice est certainement le moment le plus douloureux de l’histoire. Mais il est aussi le plus beau, celui où Dieu, par amour, nous libère éternellement de l’emprise du péché et de sa colère.

Dieu avait effectivement un plan !

Le fait que Dieu ait planifié à l’avance la mort de son Fils pour racheter les péchés des hommes est précisément une source d’émerveillement, c’est un signe de l’ampleur et de la prévenance de son amour.

Cela nous dit que Dieu n’a pas été surpris par notre péché. Nous créant distincts de lui et libres, il savait que nous nous éloignerions de lui. Mais il a pu nous laisser cette liberté parce que de toute éternité il avait déjà prévu le plan de sauvetage : nous allions pêcher, mais il allait prendre ce péché et ses conséquences sur lui pour nous permettre quand même de l’aimer librement et de trouver dans la communion avec lui la joie parfaite.

Le sacrifice de son fils, planifié de toute éternité, est ce qui rend possible finalement une véritable relation d’amour entre un Dieu Saint et juste et ses créatures, forcément imparfaites et coupables.

Évidemment cette compréhension repose sur un présupposé indispensable : Christ est pleinement homme et pleinement Dieu, quand il sacrifie son fils c’est en fait lui-même, dans son amour, que Dieu sacrifie ! Dieu est un seul Dieu, qui est Père, Fils et Esprit saint.

 

 

Note :

(1) Keller, Thomas. « La mort de Jésus est-elle un sacrifice ? » (21/04/21)