L’Action du mois : transcender un monde de partenaires

« Transcender un monde de partenaires » ou comment redonner de la vigueur au sens de « prochains », « frères »…
(Affiche du film « Jimmy ‘s Hall » de Ken Loach, 2014)

La littérature de type « développement personnel » recommande d’éliminer les interactions avec les « gens toxiques », dans le but ultime d’améliorer sa qualité de vie » ou « d’entrer dans sa destinée », « son projet ». Une certaine conception de « la culture de l’honneur » donne beaucoup d’importance aux noms et aux titres, puisque, selon cette conception, « Mère, père, fils, fille, apôtre, prophète, chrétien, être humain – de tels noms définissent le rôle et l’identité d’une personne et lorsqu’ils sont utilisés correctement, établissent la relation définie par Dieu dans laquelle des récompenses spécifiques sont données et reçues et nous fortifient. Une culture de l’honneur est créée lorsqu’une communauté apprend à discerner et recevoir les personnes dans leur identité donnée par Dieu »(1).

Le sacrificateur et le lévite de la parabole du « bon samaritain » n’ont pas lu ce type de littérature. Néanmoins, ils n’ont pas fixé leur attention « sur cet appel intérieur à devenir proches » d’un homme blessé et abandonné sur le chemin par des voleurs, « mais sur leur fonction, sur leur position sociale, sur une profession fondamentale dans la société », comme nous pouvons le lire dans « Fratelli Tutti »(2), la dernière lettre encyclique du Pape François sur la fraternité et l’amitié sociale (parue le 03/10/20 en ces temps où tout semble nous diviser les uns des autres). Ces autorités religieuses « se sentaient importantes pour la société du moment et leur urgence était le rôle qu’elles devaient jouer. L’homme blessé et abandonné sur la route était une gêne pour ce projet, une entrave, et par ailleurs il n’assumait aucune fonction. Il n’était rien, il n’appartenait pas à un groupe renommé, il n’avait aucun rôle dans la construction de l’histoire ».

Le sacrificateur s’est détourné de l’homme gisant à moitié mort et le lévite l’a évité, respectant scrupuleusement Ézéchiel 44v 25 : « Un sacrificateur n’ira pas vers un mort, de peur de se rendre impur. » Et donc impropre pour accomplir leur service religieux. Incroyable mais vrai : l’exercice de leur religion n’a pu leur permettre de venir en aide à cet homme.

A l’inverse, « le généreux Samaritain a résisté à ces classifications étriquées, même s’il n’appartenait à aucune de ces catégories et était un simple étranger sans place spécifique dans la société. Ainsi, libre de tout titre et de toute charge, il a été en mesure d’interrompre son voyage, de changer de projet, d’être disponible pour s’ouvrir à la surprise de l’homme blessé qui avait besoin de lui.

Quelle réaction une telle narration peut-elle provoquer aujourd’hui, dans un monde où apparaissent et grandissent constamment des groupes sociaux qui s’accrochent à une identité qui les sépare des autres ? Comment peut-elle toucher ceux qui ont tendance à s’organiser de manière à empêcher toute présence étrangère susceptible de perturber cette identité et cette organisation auto-protectrice et autoréférentielle ? Dans ce schéma, la possibilité de se faire prochain est exclue, sauf de celui par qui on est assuré d’obtenir des avantages personnels. Ainsi le terme “prochain” perd tout son sens, et seul le mot “partenaire”, l’associé pour des intérêts déterminés, a du sens. »

Nous croyons voir alors ce monde décrit dans les années 30 par Elias Canetti, écrivain d’expression allemande (1905-1994) et prix Nobel de littérature en 1981, où « tout ce qui nous entoure est effrayant. Il n’y a plus de langage commun. Personne ne comprend l’autre….personne ne veut le comprendre ». L’auteur prend pour exemple son « Huguenau », le personnage du roman « Les Somnambules » d’Hermann Broch : « dans (le) Huguenau, les hommes y sont établis dans des systèmes de valeurs différents, aucune entente n’est finalement possible entre eux ». Certes, le personnage d’ « Huguenau converse encore avec autrui, mais il y a cette lettre qu’il envoie, à la fin du livre », à un autre personnage, « la veuve Esch, où il s’exprime entièrement dans son langage propre : le langage de l’individu entièrement commercial ». Bien sûr, Huguenau est poussé « jusqu’à l’extrême, ce qui le distingue des autres personnages du roman »(3).

A l’inverse, les relations selon le Royaume de Dieu sont plus saines et d’une simplicité biblique : « Pour vous, ne vous faites pas appeler “Maître”, car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre “Père”, car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler “Docteurs”, car vous n’avez qu’un seul Docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé ». (Matt.23v8-12)(4)

« Vous avez un seul Père, le Père Céleste et vous êtes tous frères » : toute autre relation, basée sur des rapports opportunistes ou de domination/d’infantilisation, est donc pourrie et à exclure. Il n’y a donc pas de « petit frère/petite sœur », « grand frère/grande sœur », « père spirituel », « directeur (de conscience »)…Nous sommes frères/sœurs en Christ, dans la soumission réciproque, et enfants de Dieu le Père, pour être adultes dans ce monde. Et être enfants de Dieu, c’est avoir pour Père Celui qui « est bon pour les ingrats et pour les méchants » et « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ». Car « si nous aimons ceux qui nous aiment, quelle récompense méritons-nous ? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même? »…(Matt.5v45-46 et Luc 6v35)

Et « la culture d’honneur » biblique nous enseigne que « bien plus, même les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont nécessaires, et ceux que nous tenons pour les moins honorables, c’est à eux que nous faisons le plus d’honneur. Moins ils sont décents, plus décemment nous les traitons : ceux qui sont décents n’ont pas besoin de ces égards. Mais Dieu a composé le corps en donnant plus d’honneur à ce qui en manque, afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient un commun souci les uns des autres ». (1 Cor.12v22-25)

La bonne nouvelle, c’est que, mieux que de « payer ce qu’il commande », Christ donne fidèlement les moyens de réaliser ses projets. En effet, il est nous enseigné un chemin « bien plus excellent » : celui de l’amour désintéressé de Dieu en 1 Cor.13.

 

 

 

 

Notes :

(1) « La Culture de l’honneur », Dany Silk. Hermeneia éditions, 2012, p 26. Cependant, mon identité dépend-t-elle de ce que je fais, sachant qu’un ministère est donné pour un temps et pas pour toujours ?

(2) Paragr. 101-102 Cf http://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20201003_enciclica-fratelli-tutti.html

(3) Cf « Jeux de regards » (LP Biblio, p 45), le troisième volet de son autobiographie, correspondant aux années 1931-1937. Citation dans le contexte d’une conversation avec l’écrivain autrichien Hermann Broch, sur leurs oeuvres respectives.

(4) Ces relations nouvelles sont aussi décrites en Eph.4 et Eph.5