Les Evangéliques face au piège du fantasme et du « deal »

« Et pourtant, ils (certains Evangéliques) votent Trump ! »(Montage publié en 2016 sur ifunny.co)

À quelques jours de l’élection présidentielle américaine, les jeux sont loin d’être faits. Une nouvelle victoire de Trump n’est pas à exclure. Sylvie Laurent, historienne, analyse les ressorts d’une popularité dont les racines sont constitutives de l’histoire américaine. Entretien sur Bastamag avec l’auteure de « Pauvre petit blanc »(1).

Selon Sylvie Laurent, le « pauvre petit blanc », qui a donné son titre à son ouvrage, « n’existe pas ». C’est un personnage fantasmé, créé de toutes pièces par les néoconservateurs américains, blancs des classes moyennes et supérieures, pour conserver leur pouvoir. Lors de l’entretien, elle revient sur cette construction idéologique. Elle souligne également que « Trump continue à séduire en dépit de la réalité. Pour (elle), c’est la preuve que ce qui plaît, c’est ce qu’il dit, et non ce qu’il fait. Une large partie des américains blancs aiment s’entendre dire qu’ils sont spoliés par d’autres et que quelqu’un va arriver pour les sauver. « Comptez sur moi, leur dit Trump. Je vais chasser les noirs, je vais chasser les Mexicains, je vais renvoyer les femmes au foyer, et vous irez mieux. » C’est un discours hyper fondamentaliste de l’identité blanche qui s’est en fait normalisé, et qui est aujourd’hui très prégnant aux États-Unis ». Une telle normalisation des discours fondamentalistes se vérifie aussi de ce côté-ci de l’Atlantique….(1)

 

Et du côté des Evangéliques ? Aiment-ils aussi qu’on leur « raconte des histoires » ?

Le soutien des « 81 % d’évangéliques » (blancs- les évangéliques noirs ou hispaniques ayant majoritairement soutenu H. Clinton.) a été jugé comme étant décisif lors de l’élection de Trump il y a 4 ans. Aujourd’hui, ils ne seraient plus que 78 % à le soutenir, selon le Pew Research Center(2).

Comme le prévoyait le chercheur en géopolitique Chady Hage-Ali et blogueur sur Stratpolitix, interviewé sur notre blogue(3), « les chrétiens évangéliques conservateurs (je ne parle pas des évangéliques de gauche), choisiront tout sauf un candidat de gauche progressiste/libérale, relativiste et internationaliste …» et « seront prêts à accepter en dernier ressort un “clown” dès lors qu’il se montre patriote, s’aligne personnellement, inconditionnellement sur la politique coloniale et sécuritaire d’Israël (…) ». Alors, bien sûr, « Trump n’est pas un “candidat chrétien” (…) d’ailleurs, dans l’absolu, il n’y en a aucun. Mais la vision qu’il promeut est ostensiblement celle d’une Amérique plus centrée sur elle-même. Son discours anti-islam peut plaire aux évangéliques les plus conservateurs voire aux fondamentalistes ».  Dans ce contexte, « le vocable “valeurs chrétiennes” est, sous ce rapport, très élastique(4). Il y a les valeurs mais il y a aussi les intérêts. Et les intérêts chrétiens et étatiques bien compris et bien défendus (à l’intérieur et à l’extérieur) se mélangent entre eux, et peuvent aussi contribuer à préserver ces mêmes valeurs ». En définitive, conclut Chady Hage-Ali, « les évangéliques, en majorité à droite, [agissant plus par pragmatisme et utilitarisme que selon les principes bibliques], reviendront toujours à l’essentiel qui est, politiquement et religieusement : la fiscalité, l’état minimal, le soutien indéfectible à Israël, la lutte antiterroriste et l’endiguement de l’islam. Ils ne sont pas tous forcément partisans de l’interventionnisme (l’aventure irakienne les a douchés). Si les promesses de Trump leur semblent crédibles sur ces cinq points[en y ajoutant l’avortement], leurs voix lui seront acquises ». Et c’est ce qui s’est passé il y a 4 ans, semble-t-il !

Quelles conséquences spirituelles et morales peut-on craindre d’un tel soutien ? [autant de signaux pour nous aussi, chrétiens, en Europe]  Le soutien d’ »un homme fort » dont « la nature » est « de faire des deals » risque de décrédibiliser les Evangéliques, en les entraînant dans une « économie du deal », du compromis et de la compromission, bien éloignée du véritable Evangile, qui est « grâce et paix », et en les enfermant dans un « christianisme moralisateur », « identitaire », « de club » ou « exclusif », « partisan ».

Pour le dire autrement sans langue de bois,  Jean-René Moret estime, sur le site « Questions suivantes »(5), qu’il est à craindre que « beaucoup d’évangéliques aient cédé à la tentation de vendre leur âme pour obtenir du pouvoir. Trump leur fait miroiter d’être de leur côté sur des questions jugées importantes, et certains se montrent prêts à renier des valeurs qui leur sont chères pour obtenir ce résultat.

À témoin, un sondage montrant qu’en 2011 seul 30 % des évangéliques pensaient qu’une personne immorale dans sa vie personnelle pouvait remplir des fonctions publiques de manière éthique, mais qu’ils étaient 72 % en 2016 ! » Et « changer de principe pour justifier de voter pour un certain candidat revient à vendre son âme. C’est un des effets pernicieux de la politique partisane : tout devient acceptable chez son candidat, tout devient intolérable chez son adversaire. Dans tout cela, les évangéliques américains ont voté comme des êtres humains, confrontés à des options limitées. Paradoxalement, la volonté de façonner une Amérique à l’image de leurs idéaux peut les avoir conduits à transiger sur certains de ces idéaux. La focalisation sur un faisceau de valeurs ou une idée de leur identité nationale leur a peut-être fait oublier ou négliger d’autres valeurs chrétiennes, tels que l’accueil de l’étranger et le respect dû au plus faible[cf Deutéronome 10v19, Matt.25v35…]. D’une manière, le grand danger où je les vois est de penser que le « salut » pour leur nation peut venir d’une politique particulière(6), et de faire de l’obtention du pouvoir politique nécessaire un objectif en soi. La conviction chrétienne fondamentale doit rester que le secours doit venir de Dieu, et que s’attacher à la justice prime l’obtention du pouvoir ».

D’autre part, soutenir un homme « qui fait des deals » et qui s’est fait connaître par ses outrances verbales et injures (publiques) conduit à décrédibiliser la puissance de la parole. Et ce, d’autant plus qu’il est une évidence pour les contemporains du texte biblique qu’il n’y a pas « de paroles en l’air ». Genèse 1 montre que l’acte créateur de Dieu passe par la Parole : quand Dieu dit, la chose arrive. Il n’y a donc pas, comme dans notre culture occidentale ou en politique, une mise en opposition entre les paroles et les actes.

Ensuite, le chrétien, tout en veillant au poids de la parole donnée, est appelé à « bénir » et non à « maudire ». Et maudire, c’est dire « de mauvaises choses », pas dans un sens « moral ou moralisant », mais dans le sens de dire une chose qui n’est pas la vérité » [cf Matt.5v44, Luc 6v28, Rom.12v14]

Enfin, il est à craindre que « le problème » le plus important des Evangéliques[qui n’est pas que celui des Américains »] soit un « problème » (ou une crise) d’identité. Souvenons-nous que nous avons été créés « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (cf Gen.1v26-27, cf Col.1v15). Or, quand on nous regarde, que voit-on ? Que Dieu règne sur la création ? Ou que Trump (ou un autre, ou une puissance, une idéologie….) « règne » ? Nous saurons qui nous sommes, si nous savons à qui nous appartenons !  La priorité est donc bien « la restauration de notre image », de notre identité profonde d’enfants de Dieu. « Reconstruisons le temple en chassant les marchands » (Jean 2v14 et ss) – et nos corps sont « le temple du Saint-Esprit » (1 Cor.3v16,  1 Cor.6v19): Christ y est-il adoré ? Est-il « le Seigneur de tout » ? A moins qu’il ne subsiste des « zones de non-droit », « des autels » à Mammon(l’argent), la peur, la colère, la haine…. ? Si c’est oui, alors c’est que nous tolérons une Seigneurie autre que « Christ seul », et confessons que Christ fléchit les genoux devant d’autres puissances.

Soyons conscients que l’ennemi de nos âmes a gagné, lorsque nous nous laissons gagner par la colère, la peur, la haine, la cupidité, pour mieux nous jeter dans les bras d’un autre « Seigneur »/ « expert »/ « Messie »(politique) !

 

 

 

Notes :

(1) Voir sur https://www.bastamag.net/election-presidentielle-US-Biden-Trump-pauvre-petit-blanc-neoconservateurs-Sylvie-Laurent

(2) https://www.pewresearch.org/fact-tank/2020/10/13/white-christians-continue-to-favor-trump-over-biden-but-support-has-slipped/ft_2020-10-13_religionparty_01/

(3) Voir https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2016/03/30/des-primaires-americaines-2016-vraiment-primaires-ou-une-campagne-en-trump-loeil/

(4) Il importe de comprendre, comme l’explique très bien le journaliste évangélique Henrik Lindell, qu’« aux Etats-Unis, le terme « conservateur » peut signifier plein de choses, mais il faut y entendre le respect absolu de ce qui est perçu comme une tradition américaine et particulièrement la Constitution de 1787 et la Déclaration des droits de 1791 censées donner un caractère « exceptionnel » au pays. D’où, par exemple, l’attachement extrême à la liberté religieuse et au « droit du peuple de détenir et de porter des armes » (premier et deuxième amendements de la Déclaration des droits). D’où, aussi, une façon particulière de prôner des valeurs judéo-chrétiennes – les libertés décrites dans la constitution proviendraient de Dieu lui-même, expliquent souvent les conservateurs américains – et de s’opposer au relativisme culturel et au « socialisme ». Les conservateurs promeuvent par ailleurs le libéralisme économique, s’opposent aux impôts élevés et détestent le concept d’un Etat centralisateur et omnipotent (comme dans certains pays européens). Depuis quelques décennies, les courants conservateurs sont traversés par différents débats, notamment en économie. Certains ont une vision quasi libertairienne et promeuvent un Etat minimal. C’est le cas du mouvement populaire Tea Party qui a profondément marqué le Parti républicain ces dernières années. Des candidats comme Ted Cruz tirent leur légitimité de ce mouvement (comme le faisait aussi Sarah Palin avant lui). En face, les autres conservateurs défendent le principe de régulation et des idées de justice sociale, n’hésitant pas à se référer à la doctrine sociale de l’Eglise catholique, par exemple. Ces autres conservateurs s’intéressent aussi à l’évolution sociétale. On les appelle les conservateurs sociaux. Ils militent généralement pour des causes précises et symboliquement chargées. On les trouve dans le mouvement pro-life, mais aussi parfois dans des associations de défense pour les immigrés. Ils sont massivement croyants et s’opposent généralement au mariage gay et à la légalisation du cannabis ».

Parmi les leaders évangéliques et personnalités politiques soutenant Donald Trump : Jerry Falwell Jr, Kenneth et Gloria Copeland, David Jeremiah, ainsi que Paula White ; Sarah Palin, candidate malheureuse à la vice-présidence des Etats-Unis de  2008….. Néanmoins, il existe des leaders évangéliques « perplexes », quand ils ne sont pas franchement hostiles à Donald Trump : ainsi Matthieu Sanders, pasteur baptiste franco-américain à Paris, Max Lucado, auteur et pasteur d’une importante Eglise dans le conservateur Etat du Texas, ainsi que Russell Moore, président de la Commission d’éthique et de liberté religieuse des baptistes du Sud, tout comme « l’évangélique de gauche » Jim Wallis.

(5)Voir sur http://www.foienquestions.eu/?p=1988#fnref-1988-4

(6) Certains attendent et espèrent en ce « messie politique » :

Ainsi, vu non pas sur Le gorafi, mais sur la page FB d’un chrétien évangélique qui ne représente que lui-même : « Ne cherche pas plus loin que ça : Trump ne fait pas « de la politique » pour être réélu. Milliardaire, retraité, il defend la Vie, il est un rempart, un Cyrus contre les satanistes et leur culture de MORT. Converti ou pas, il est surtout l’homme du combat spirituel de l’heure : le respect de la Vie et la lutte contre les pédophiles internationalistes et leur culture de MORT. Le débat se résume à ça, même si les incrédules veulent te faire croire autre chose : es-tu pour la lumière ou pour les ténèbres ? Si Trump s’écroule, tu verras un accroissement du déchaînement des ténèbres et de la culture de la mort partout dans le monde et surtout en Europe – tu les sens déjà, alors imagine leur déchaînement ! Trump est un Cyrus, un « roi paien » utilisé par le vrai Dieu pour offrir au monde un parenthèse salutaire pour revenir à Lui. (Images : la prescription de Trump, qui ne contenait PAS le Remdesivir, les médias ont menti. Le logo du médicament miracle. Une médaille commémorant les 70 ans de l’Etat d’Israël : Trump y est représenté avec Cyrus, car c’est ainsi qu’il est vu là-bas, comme un Cyrus.) »

Pour un autre, sur un blogue évangélique théologique, les chrétiens qui soutiennent Trump seraient des « chrétiens solidement bibliques et ayant nettement plus de discernement spirituel que les autres ».

 

 

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