Appel à la repentance et à défendre « une éthique pro-vie globale » (il serait temps !)

Un appel à décoller nos yeux des programmes politiques pour mieux se (re)plonger dans les Ecritures bibliques (Source : public domain pictures)

Il s’agit certainement d’une coïncidence, mais suite aux fêtes d’automne de Yom Kippour et Yom Teruah, et suite à la publication le 03/10 de « Fratelli Tutti » [« Tous frères »], l’encyclique du Pape François sur la fraternité et l’amitié sociale, et alors que l’Amérique est plus polarisée que jamais, l’Association nationale des évangéliques (NAE : National Association of Evangelicals) et World Relief, sa branche humanitaire, ont publié mardi 6 octobre dans Christianity Today et sur le site de la NAE une déclaration de repentance [« Evangelical Witness Is Compromised. We Need Repentance and Renewal »], appelant les chrétiens – quels que soient leurs opinions politiques – à rechercher ensemble « la santé de la nation pour le bien de tous ».

Les chrétiens américains, étant eux-mêmes « appelés par Jésus à aimer Dieu et à aimer notre prochain », et en tant que citoyens qui suivent cet appel », sont invités à s’engager « avec humilité, civilité, rigueur intellectuelle et honnêteté dans les problèmes sociaux complexes et litigieux auxquels (leur) nation est confrontée. »

Cet appel à remettre le message biblique au centre de la vie des chrétiens, au-delà de leur appartenance politique, par ailleurs relayé par le Washington Post le 07/10, compte, à l’heure où j’écris cet article, près de 1690 signatures, notamment des président(e)s d’unions d’Eglises, d’organisations, de lieux de formations théologiques ou des auteurs, pasteurs ou conférenciers.

Cette déclaration s’appuie sur les principes énoncés dans le document « Pour la santé de la nation», un guide sur le thème de la politique déjà proposé en 2004 par l’Association nationale des évangéliques,  laquelle fédère 45’000 Eglises aux Etats-Unis, de quarante dénominations différentes.

La déclaration invite à la repentance et au renouveau, comme à prendre certaines résolutions en toute cohérence.

A se repentir : d’abord envers Dieu puis envers notre prochain.

«Malgré l’exemple de Jésus et l’enseignement des Écritures, beaucoup d’entre nous ne se sont pas suffisamment opposés aux systèmes injustes qui laissent tomber les personnes de couleur, les femmes, les enfants et les enfants à naître. Nous n’avons pas toujours rempli les commandements de Dieu pour protéger les immigrants, les réfugiés et les pauvres».

Au renouveau, avec ces huit piliers : la protection de la liberté religieuse et de conscience, la sauvegarde du caractère sacré de la vie, la protection de la cellule familiale, la recherche de la justice pour les pauvres et les plus vulnérables, la préservation des droits de l’homme, la poursuite de la justice raciale, la maîtrise de la violence, et la protection/ le soin de la Création de Dieu.

A prendre des résolutions : soit à rechercher la Justice raciale, défendre une éthique pro-vie globale protégeant à la fois les enfants à naître et les personnes vulnérables de tous âges, comme à résister aux agendas/programmes politiques. Sans oublier de prier pour tous ceux qui sont en position de responsabilité/d’autorité.

Cette déclaration, curieusement peu ou pas commentée sur la toile chrétienne en général et protestante évangélique française en particulier – mis à part trois articles factuels d’infochrétienne (07/10), d’Evangéliques info (09/10) et de La Croix (09/10) – est tout à la fois stupéfiante, bienfaisante et édifiante à plus d’un titre.

 

Stupéfiante d’abord, en ce qu’il ne devrait pas être nécessaire d’attendre un contexte de polarisation extrême pour rappeler aux chrétiens leur propre mandat, lequel est un mandat….de réconciliation (2 Cor.5v17-20).

Il est aussi stupéfiant d’avoir à rappeler une telle évidence aux chrétiens, à savoir que le coeur du message évangélique, à mille lieux de toute tentation de repli identitaire et d’égoïsme grégaire, est l’amour. L’amour de Dieu et de notre prochain, comme nous-mêmes. Cela ne devrait pas être un scoop, comme il n’est pas un scoop de rappeler aux mêmes chrétiens que Jésus-Christ n’a pas refusé de payer pour ceux qui font un mauvais choix de vie. 

Les chrétiens, et particulièrement « les chrétiens solidement bibliques », ayant « plus de discernement que les autres », sont également censés savoir « ce qui est bien » et « ce que l’Eternel attend d’eux » selon Michée 6v8, et ce à quoi Il prend plaisir (Osée 6v6, Jer.9v23-24, Deut.10v17-19).

Bienfaisante ensuite, quand certains, sur la toile, nous incitent à « décoller nos yeux de nos Bibles » pour regarder certains sujets « avec une vision plus élargie »(1) ou libèrent de façon opportuniste la parole extrême, sous prétexte de « débat »(2), il est toujours essentiel de revenir sans cesse à l’Ecriture pour chercher le cœur de Dieu par rapport à ce que l’actualité proclame….

Edifiante enfin, dans son appel à la repentance, lequel suit une prise de conscience de péché. Et le péché touche à la compromission du témoignage chrétien – en clair, dans le fait d’empêcher de voir Dieu tel qu’il est en vérité et en réalité.

Cette prise de conscience d’avoir « manqué le but » de Dieu conduira à reconnaître (pour y renoncer et s’en repentir) toutes les idolâtries (des absolus autres que Dieu) auxquelles on sacrifie la dignité humaine, la vie et la création.

Or, le chrétien est celui qui confesse et atteste que Jésus-Christ seul est Seigneur, et qui n’adore que Dieu, refusant d’adorer ou de sacraliser les pouvoirs qui prétendent prendre sa place dans le coeur et la vie des hommes : pouvoirs totalitaires idéologiques, politiques, économiques… sans oublier le nationalisme, soit la nation érigée en absolu, adorée comme une idole, qui se traduit par la haine des autres peuples. L’amour du prochain étant indissociable de l’amour de Dieu, tout ce qui prétend prendre la place qui revient à Dieu seul conduit au rejet de l’autre

Plutôt que de rechercher le pouvoir et la domination (ce qu’a refusé Jésus-Christ), le chrétien sait que sa fidélité à Jésus-Christ peut l’exposer à être marginalisé, voire persécuté dans certains pays, quand il refuse les compromis, les mensonges, les injustices auxquels ces pouvoirs cherchent à nous entraîner.

L’appel à défendre « une éthique pro-vie globale »(3) invite à comprendre enfin que la « culture de vie » ne se limite pas à condamner l’avortement et l’euthanasie. Et qu’être « pro-vie » n’est pas insister davantage et seulement sur les deux extrémités de l’existence terrestre au point d’occulter tout ce qu’il y a entre deux, c’est-à-dire, en l’occurrence, des millions de citoyens vivants. Se déclarer « pro-vie » implique une certaine cohérence (4).

De fait, la déclaration de la NAE nous invite à un positionnement, non pas « moral » ou « moraliste », mais dans le même registre que celui de Jésus : celui-ci, en effet, n’est pas venu pour « faire la morale aux gens », ou « pour accuser, condamner, faire chuter ». Mais « pour relever les personnes » ; « les faire passer de la mort à la vie ». Si la posture de Jésus était « morale », il aurait été le premier à lapider la femme adultère, en Jean 8v11. Or, Jésus donne pour consigne à cette dernière, après le refus de condamner, « d’avancer ». Mais « pas de rechuter ».

Plus édifiant encore, la reconnaissance, dans cette déclaration, qu’il existe des causes structurelles (5) à l’injustice, aux inégalités et à la pauvreté, ce qui nous change des discours culpabilisants et humiliants habituels sur la seule responsabilité individuelle [du style « vous êtes responsables de ce qui vous arrive », « arrêtez de vous plaindre, et bougez-vous, espèces d’assistés »], discours écrasant pour ceux qui sont déjà écrasés. Questionnement risqué, puisque nous sommes des « saints » quand nous donnons à manger aux pauvres, mais sommes traités de « communistes » quand nous demandons pourquoi les pauvres sont pauvres…

De fait, ceux qui sont à l’initiative de cet appel à la repentance ont également compris d’emblée quel est le vrai problème : il n’est pas impossible en soi de changer les choses, sauf que certaines forces empêchent toute réforme en ce sens. Et nous pouvons justifier de manière complice ces oppositions par un « c’est culturel, on n’y peut rien », sonnant comme une malédiction aux relents (pourris) de fatalisme. C’est aussi un aveu d’impuissance et un aveu (et un témoignage) que l’Eglise et par là même le Christ, fléchit les genoux devant une culture et un culte, des puissants et des puissances. Car les cultures sont des cultes et qui dit cultes dit religions. En réalité, rien n’est simplement culturel dans la mesure où une culture est ce qui relie plusieurs personnes, ce qui est l’exacte définition d’une religion.

« Il n’y a pas d’alternative » [ou « il n’y a pas d’autre choix »/ « there’s no other choice »] n’est jamais qu’un énoncé conditionnel à l’état de ses structures. Faire autrement est impossible puisque la nécessité installée par les structures s’oppose à ce qu’on fasse autrement ? Très bien, nous savons maintenant où se situe l’enjeu : dans la reconstruction des structures. Voilà le discours manquant, celui qui laisse une chance de respirer à nouveau au sortir d’une [situation] étouffant[e] : le discours des structures comme objet de la politique. Car, elles peuvent toujours être refaites – autrement. Ce « toujours », c’est le nom même de la politique. Dès lors qu’on s’élève au niveau des structures, il y a toujours une alternative.

L’Evangile nous l’enseigne, puisque lorsque Jésus libère, il ne se limite pas à un seul individu et à son réseau. Comme nous le montre l’épisode de l’homme possédé par l’esprit de « légion », à Gédara, en Marc 5 et Luc 8, Jésus y opère une délivrance à tous les niveaux, y compris structurelle. Pour toutes ces raisons et parce qu’ils sont porteurs d’un message d’espérance (l’Évangile, « une puissance pour le salut de quiconque croit » cf Rom.1v16), ses disciples, appelés « chrétiens » (ou « petits Christs »), devraient être de ceux qui bannissent de leur vocabulaire le fameux « TINA » (« There Is No Alternative »).

La repentance nous concerne tous. Mais elle concerne premièrement le plus responsable et celui qui se revendique « chrétien solidement biblique » et ayant « plus de discernement que les autres ».

Prions donc pour une réelle repentance à tous les niveaux, mais premièrement pour la repentance des responsables d’églises (notamment) évangéliques inactifs/compromis, ainsi que pour celle des dirigeants et des élus, pour que ceux-ci soient à même de légiférer avec courage, sans compromission et sans craindre la pression des lobbies. En effet, la repentance des plus hauts responsables est de nature à briser des verrous et à libérer une nation.

 

Notes : 

(1) Dit par l’animateur d’un site dit d’ »actus chrétiennes » (19 février 2012), en réponse aux commentaires sur ce sujet jugé « essentiel » pour la présidentielle de 2012… : Marine Le Pen et le hallal…

(2) « Débat » du 12 avril 2012 sur le même site, pour savoir s’il est « concevable » qu’il y ait des « évangéliques d’extrême droite »…

(3) Nous en parlions notamment ici, lors des premiers mois d’existence de Pep’s café! Voir aussi le blogue « Construire une éthique sociale chrétienne » de mon ami Alain Ledain.

A noter encore les textes du Papes François, exhortant à prendre en compte cette vision holistique et globale des « valeurs » : le dernier en date est « Fratelli Tutti » cité plus haut (cf les commentaires du journaliste-blogueur Patrice de Plunkett, lequel souligne notamment l’accueil qui en est fait de la part de ceux qui se disent catholiques) sans oublier « Evangelium Gaudium » – disponible ici ou sous forme d’epub là, et « Laudato Si », rappelant que « tout est lié »…

(4) Voir https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/04/11/des-jeunes-pro-vie-contre-la-culture-et-le-supermarche-de-la-mort/ et https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/05/16/un-maire-pro-vie-denonce-la-culture-de-mort-simple-question-de-bon-sens/ 

(5) Voir http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2014/october/documents/papa-francesco_20141002_pont-consiglio-giustizia-e-pace.html et https://www.cath.ch/newsf/eveques-europeens-sattaquer-aux-causes-structurelles-de-la-pauvrete/