« Elle a fêté ses 75 ans » : l’occasion de manifester notre reconnaissance et « la culture d’honneur »

« Les Jours heureux », le programme du Conseil National de la Résistance : qu’en avons-nous fait ?

Cette vieille dame a eu 75 ans le 04 octobre. Qui donc ? La Sécurité sociale !

Si cela vous a échappé, vous pouvez lui souhaiter un « bon anniversaire » en différé.

L’occasion de manifester notre reconnaissance…ainsi que la « culture d’honneur ».

 

Le savais-tu ?

En 1943, la philosophe Simone Weil a rejoint la France Libre, sur recommandation de son ami Maurice Schumann, où elle est devenue rédactrice. Elle y rédigea un rapport ayant pour titre L’Enracinement, publié par la suite par Albert Camus chez Gallimard. Ses propositions ont été, pour la plupart, reprises dans le programme du Conseil National de la résistance (CNR), organe qui, dès 1943, fédérait l’ensemble des mouvements de résistance hostile au gouvernement de Vichy, des gaullistes aux communistes.

La décision, à l’unanimité, de la publication de ce programme intitulé Les Jours Heureux, se prend dans la clandestinité, en 1944. Avec, pour enjeu, cette question essentielle : comment refonder un monde sur le principe de dignité ? C’est un programme qui fut fondé, non sur l’égoïsme de l’ultra-libéralisme des années vingt aux Etats-Unis – qui a conduit à la crise de 1929, laquelle a entrainé l’émergence du nazisme en Allemagne, où les foules se sont mises en recherche de l’homme providentiel désignant des boucs émissaires.

La préoccupation des résistants est celle de la reconstruction d’un monde sur le principe de dignité, inspirant toute une série de mesures politiques mises en place dès l’après-guerre, dont le droit de vote accordé aux femmes, mais aussi des principes économiques, l’intérêt collectif primant sur les intérêts individuels dans la grande industrie, dans la banque, la finance. C’est aussi la liberté de conscience, la liberté de presse, ainsi que le droit à l’éducation, à la santé, au travail, et à une protection sociale, avec la création de la sécurité sociale obligatoire et universelle par les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945.

Face à cette conquête sociale, deux attitudes possibles.

L’une étant la reconnaissance pure et simple, à l’instar de ce réfugié qui a loué Dieu 5 heures pour la Sécurité sociale, sans laquelle il serait mort, et la manifestation de « la culture d’honneur » envers un précieux héritage transmis par la Résistance.

L’autre étant le dénigrement et l’attaque pure et simple, et systématique, des propositions et recommandations mises en place hier, accusées « d’empêcher la compétitivité de la France » et « de libérer les richesses de c’pays ».

Depuis plusieurs décennies, le programme du CNR est en effet désigné comme étant ce dont il faut se débarrasser, dans le but de détruire tout ce qui a été édifié à cette époque-là par cette alliance entre les résistants de tous bords.

En témoigne cette déclaration franche et cynique de Denis Kessler, numéro 2 du MEDEF de 1994 à 1998, exprimant une certaine vision du monde dans la revue Challenge du 4 octobre 2007 : « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! Le modèle social français est le pur produit du Conseil National de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer et le gouvernement s’y emploie. […..] il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance… »

Les chrétiens, qui savent que « la culture d’honneur » est premièrement pour « ceux que nous tenons pour les moins honorables » et que « Dieu a composé le corps en donnant plus d’honneur à ce qui en manque, afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient un commun souci les uns des autres » (1 Cor.12v22-25), peuvent-ils applaudir, sur fond « d’amen » et « d’alléluia », un tel contre-programme ?  Se souvenir d’où vient la Sécurité sociale – ainsi que de l’ensemble du legs de la Résistance – permet de prendre conscience de ce qu’elle est devenue et ce qu’elle pourrait devenir, et nourrir ces autres questions :

Quelle protection voulons-nous offrir à celles et ceux qui sont touchés par la maladie, un accident, un handicap ou le chômage ? Comment notre société est-elle prête à organiser la solidarité vis-à-vis des jeunes, des personnes âgées, handicapées, malades et invalides ? Quelles contributions sommes-nous prêts à apporter aux soins ? Quelle sécurité d’existence voulons-nous assurer aux personnes âgées ? Comment garantir effectivement l’égalité entre les hommes et les femmes ? Où voulons-nous mettre la frontière entre une réponse collective et solidaire et une réponse individuelle et marchande ? Dans quelle société voulons-nous vivre ?

Malmenée, alors qu’on attendrait la manifestation « de la culture d’honneur » envers une vieille dame âgée, la Sécurité sociale s’avère pourtant toujours aussi vitale et indispensable, particulièrement face aux crises financières et sanitaires. Face à la réalité, les dogmes ne résistent pas.

Ainsi, aussi inouï que cela puisse paraître, le Président Macron, pourtant « leader of the free markets » (et donc du « moins d’Etat » possible), pour lequel « There’s no other choice », et qui confiait encore à « Forbes » sa volonté de voir la France ouverte à « la disruption et aux nouveaux modèles » (« I want my country to be open to disruption and to these new models ». Disruption : de « disrupter », « casser ce qui existe et faire un saut dans le vide »), est le même qui a reconnu devant tous à la télévision le 12 mars 2020 que « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marchéDéléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai…” Louant les femmes et les hommes « capables de placer l’intérêt collectif au-dessus de tout, une communauté humaine qui tient par des valeurs : la solidarité, la fraternité », il a également assuré que « tout sera mis en oeuvre pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises quoi qu’il en coûte, là aussi. Dès les jours à venir, un mécanisme exceptionnel et massif de chômage partiel sera mis en oeuvre. Des premières annonces ont été faites par les ministres. Nous irons beaucoup plus loin. L’Etat prendra en charge l’indemnisation des salariés contraints à rester chez eux….. »

Et récemment encore : « il y a énormément de raisons d’espérer si on est lucides, collectifs, unis », a affirmé le Président de la République, se voulant rassurant après les annonces faites lors de son interview à la télévision, mercredi soir 14/10. « J’ai besoin de chacun d’entre vous, nous avons besoin les uns des autres », a-t-il encore ajouté. Et, en guise de conclusion : « On s’en sortira plus forts, car on sera plus unis. On s’en sortira ensemble. Nous y arriverons ».  

Alors, imaginez que vous installiez cette « vieille dame » sur un fauteuil, à l’occasion de ses 75 ans..quelles paroles de bénédiction et de reconnaissance à Dieu diriez-vous à son sujet aujourd’hui ?

 A lire pour méditer :

1 Cor.12v12-27 :

« En effet, prenons une comparaison : le corps est un, et pourtant il a plusieurs membres ; mais tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps : il en est de même du Christ.

Car nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. Le corps, en effet, ne se compose pas d’un seul membre, mais de plusieurs. Si le pied disait : « Comme je ne suis pas une main, je ne fais pas partie du corps », cesserait-il pour autant d’appartenir au corps ? Si l’oreille disait : « Comme je ne suis pas un œil, je ne fais pas partie du corps », cesserait-elle pour autant d’appartenir au corps ? Si le corps entier était œil, où serait l’ouïe ? Si tout était oreille, où serait l’odorat ?

Mais Dieu a disposé dans le corps chacun des membres, selon sa volonté.

Si l’ensemble était un seul membre, où serait le corps ? Il y a donc plusieurs membres, mais un seul corps.

L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi », ni la tête dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous. » Bien plus, même les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont nécessaires, et ceux que nous tenons pour les moins honorables, c’est à eux que nous faisons le plus d’honneur. Moins ils sont décents, plus décemment nous les traitons : ceux qui sont décents n’ont pas besoin de ces égards. Mais Dieu a composé le corps en donnant plus d’honneur à ce qui en manque, afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient un commun souci les uns des autres. Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est glorifié, tous les membres partagent sa joie.

Or vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part ».

 

A voir sur le sujet, ces documentaires de Gilles Perret :

Walter, retour en résistance – Questembert, créative & solidaire

Pédagogie | Les jours heureux

Et Le film | La sociale – Un film de Gilles Perret