« Baise ton prochain » ou les origines occultées et refoulées du capitalisme

« Baise ton prochain » ou « le premier commandement » d’un système économique.
(Source image : première de couverture de l’ouvrage de Dany-Robert Dufour)

Et si l’esprit du capitalisme n’était pas le puritanisme, mais au contraire l’hédonisme ? C’est ce qu’estime le philosophe Dany-Robert Dufour, auteur de « Baise ton prochain : une histoire souterraine du capitalisme » (Actes sud, 2019), un titre cru et cash pour un essai(1) qui nous propose de lever le voile sur les fondements idéologiques (et le « premier commandement ») d’un système économique qui l’est tout autant.

Vous connaissez le « Da Vinci Code », thriller qui raconte l’histoire d’un secret censé être gardé, faute de quoi les fondements de la civilisation occidentale seraient ébranlés ? Voici le « Mandeville Code », ou les « Recherches sur l’origine de la vertu morale » (1714) de Bernard Mandeville(2), livre occulté et refoulé qui apparaît comme « le logiciel caché » du capitalisme, un régime qui domine aujourd’hui entièrement le monde. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’une fiction, mais d’un texte fondateur qui a réellement existé et dont les idées ont infusé toute la pensée économique libérale moderne, d’Adam Smith à Friedrich Hayek, en passant par Ayn Rand.

Bernard Mandeville (1670-1733), héritier d’une famille de médecins d’origine française, est né à Rotterdam en 1670. Il a suivi ses études à Leyde et obtenu son doctorat en philosophie en 1689 et son diplôme de médecine en 1691. Il est ensuite parti s’installer à Londres où il s’est fait connaître comme “médecin de l’âme” (cad “psy”).

A l’aube de la première révolution industrielle, en 1714, Bernard Mandeville écrit à Londres un court libelle sulfureux de 24 000 caractères (soit une douzaine de pages) intitulé « Enquiry into the Origin of Moral Virtue » (« Recherches sur les origines de la vertu morale »), en complément de sa fameuse « Fable des abeilles »(2), « le ruche riche », dont la morale se résume à « les vices privés font les vertus publiques ».

Dany-Robert Dufour a déjà longuement commenté la fable, notamment lorsqu’il a édité cinq textes de Mandeville, en 2017, précédés d’une longue présentation consacrée à sa biographie, sa pensée et sa réception. C’est à l’occasion des recherches approfondies alors entreprises qu’il découvre « les Recherches sur les origines de la vertu morale », au contenu littéralement explosif.

De quoi s’agit-il ?

Le plus beau mensonge que le Mandevil(le) tente de nous faire avaler : l’élection des « pires d’entre nous » serait, en réalité, le véritable « plan de Dieu » pour atteindre le paradis sur Terre et « libérer les richesses de c’pays » !
(Montage publié en 2016 sur ifunny.co)

Le mot d’ordre de Mandeville dans ce libelle est : « Fini l’amour du prochain ! Il confier le destin du monde aux pervers. » Pourquoi ? Parce qu’ils veulent « toujours plus plus plus » et n’hésiteront pas à s’enrichir pour leur propre compte, par tous les moyens. En faisant valoir leur pulsion d’avidité, ils seront utiles à toute la société. Car cela finira bien par ruisseler sur le reste de la population. Les pervers, pour Mandeville, sortiront le monde de son état de rareté et le mèneront à l’abondance. De là l’annonce de ce nouvel – ou de cet autre – « évangile » selon Mandeville : l’élection des « pires d’entre tous » serait, en réalité, le véritable « plan de Dieu » [Lequel serait « au contrôle » ?] pour atteindre ce paradis sur Terre !

Une idée qui fonde la théorie du « ruissellement », le « trickle down theory » (« les riches doivent devenir plus riches pour que les pauvres bénéficient des miettes »), et qui me rappelle la théologie dite « de la prospérité »(3).

Ceci dit, en dépit de son message visionnaire, ce libelle, « Les Recherches sur les origines de la vertu morale », est aujourd’hui complètement (ou presque) oublié.

En témoigne une recherche de Dany-Robert Dufour via Google Books, qui permet en effet de savoir combien de livres anciens ou modernes contiennent au moins une fois, en titre ou dans le texte, une occurrence précise. La requête (traitée en 0,84 seconde) révèle donc que 753 livres contiennent l’occurrence « Recherches sur l’origine de la vertu morale », associée au nom de “Mandeville”, ce qui est très peu. En comparaison, un autre écrit du XVIIIe siècle appartenant au même champ de pensée, par exemple Du contrat social de Rousseau, se trouve mentionné dans 146000 ouvrages. En somme, pour deux cents ouvrages mentionnant le texte de Rousseau, il n’en existe qu’un évoquant celui de Mandeville ! Le texte de Mandeville a donc occupé les esprits savants “deux cent fois moins” que celui de Rousseau !

Texte enfoui, donc. Mais surtout “occulté”, et même “refoulé” plusieurs fois :

Une première fois, parce que ses livres étaient tellement sulfureux qu’ils finirent, dès la seconde édition de 1723, au bûcher. Ses écrits furent considérés comme pernicieux et diaboliques, et condamnés par le “Grand Jury du Middlesex” en 1723, puis, après leur traduction en français en 1740, mis à l’index et brûlés à Paris par le bourreau en 1745. Pour couronner le tout, Mandeville devint « Man Devil », « l’homme du Diable ». Ce fut le plus grand scandale philosophique de l’Europe des Lumières. 

Il est clair que cet ensemble de thèses ne devait surtout pas être dévoilé au grand public car il divulgue la manipulation dont devait être victime le plus grand nombre.

Il en résulta un deuxièmement refoulement hors de la pensée légitime des œuvres de Mandeville, parce que ces écrits énoncent ce qui a été considéré comme une horreur morale, une vérité sur l’homme que l’homme ne veut pas entendre. 

Et c’est bien l’accès à une vérité encore jamais dite, in―ouïe auparavant, que promet le texte de Mandeville. Sauf que, pour y accéder, il faut passer par-delà ce que nous ne sommes pas prêts à entendre. Cet enseignement est donc réservé à un petit nombre d’hommes affranchis des préjugés moraux du commun et appelés en conséquence à tisser ensemble un puissant réseau ésotérique.

Parmi les contributeurs de ce refoulement, citons Adam Smith (1723-1790) qui fera « du Mandeville sans Mandeville » pour rendre ses idées présentables, tout en dénonçant son oeuvre comme « licencieuse », et bannissant le mot « vice » pour le remplacer par celui de « self love », plus neutre. Dans « la Théorie des sentiments moraux » (1759), il privilégie la notion de sympathie sans jamais dire comment cela se combine avec l’égoïsme impliqué par le self love(4). 

Plus d’un siècle après Smith, cette occultation sera parachevée par Max Weber, dans son fameux « L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (1904-1905, puis 1920). Le sociologue voyait l’origine du capitalisme dans l’éthique protestante, puritaine et ascétique, dans la mesure où les protestants pouvaient accumuler et devaient ne pas dépenser. Cette accumulation aurait permis le lancement du capitalisme. Or, l’examen des nombreuses sources de l’analyse de Max Weber nous révèle que le sociologue avait complément occulté Mandeville lors de ses enquêtes sur les courants protestants à partir du XVIIe siècle (calvinisme, piétisme, méthodisme et baptisme). Mandeville, pourtant un auteur majeur qui affichait son calvinisme et qui permet de remettre totalement en question la thèse de Max Weber(5) : ce n’est pas la vertu, mais le vice qui se trouve à l’origine du capitalisme(6).

« La théorie du Ruissellement expliquée par les chiens ». Dessin de Nicolas de la Casinière. Paru dans CQFD n°159 (novembre 2017), rubrique « Chien méchant ».

Trois siècles plus tard, le plan de Mandeville a réussi : en 2000, le monde est globalement 100 fois plus riche que celui de 1700. À ceci près que « le ruissellement » aurait tendance à couler à l’envers : les 1 % d’individus les plus riches possèdent désormais autant que les 99 % restants. D’autre part, pour que le Marché marche, il faut que tout ce qui peut être exploité le soit sans aucune retenue, avec pour résultat manifeste : un monde, réduit à n’être plus qu’un immense complexe de ressources à exploiter de façon rationnelle et industrielle, peu à peu sali et détruit irrémédiablement. Tel est le prix à payer de ce pacte avec le « Man Devil(le) ! Et le mensonge que « le malin » veut nous faire avaler !

 « Baise ton prochain », ce « premier commandement » de cet « Evangile » contraste de manière frappante avec « Fratelli tutti » (« Tous Frères »), la dernière encyclique du Pape François (octobre 2020), invitant à transcender « un monde de partenaires » pour mettre la fraternité en tête de nos priorités. En effet, constate le Pape, « dans dans un monde où apparaissent et grandissent constamment des groupes sociaux qui s’accrochent à une identité qui les sépare des autres », « la possibilité de se faire prochain est exclue, sauf de celui par qui on est assuré d’obtenir des avantages personnels. Ainsi le terme ‘‘prochain’’ perd tout son sens, et seul le mot ‘‘partenaire’’, l’associé pour des intérêts déterminés, a du sens« (7).  Le Pontife y affirme encore que “le marché à lui seul ne résout pas tout, même si, une fois encore, l’on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. Il s’agit là d’une pensée pauvre, répétitive, qui propose toujours les mêmes recettes face à tous les défis qui se présentent”,  ajoutant que “le prétendu ruissellement ne résorbe pas l’inégalité, qu’il est la source de nouvelles formes de violence qui menacent le tissu social” (& 86). Encyclique à lire dans son intégralité ici.

Les chrétiens Protestants-Evangéliques, du moins ceux qui sont « solidement bibliques », savent normalement que « la cupidité est une idolâtrie », que les passions provoquent les conflits, que « greed is not good »(8), et que « l’autre Evangile » selon le Mandevil(le) ne saurait être celui de Jésus-Christ. Et encore moins « le plan de Dieu » ! Les chrétiens Evangéliques seront-ils « les premiers dans les bonnes oeuvres » pour sortir de cette forme perverse de civilisation, et témoigner à quel point l’Eglise est une éthique sociale ?

 

Notes :

(1) Lire les 20 premières pages de « Baise ton prochain » de Dany-Robert et voir la présentation de l’ouvrage par l’auteur, le 11 février 2020 dans le cadre des mardis de l’IEA, cycle de conférences oganisé par l’Institut d’Etudes Avancées, se déroulant au Lieu Unique à  Nantes. A lire également, cette autre présentation du livre ici.

(2) Lire la Fable des abeilles, suivie de Recherche sur l’origine de la vertu morale, de Mandeville

(3) Voir notre présentation de ce documentaire sur le sujet.

(4) Il est édifiant d’apprendre que c’est la lecture d’Adam Smith en 1838 qui aurait profondément influencé Darwin, lequel aurait tiré les idées de base de sa théorie de l’évolution de l’économique (cf https://www.contrepoints.org/2019/10/22/356218-charles-darwin-chainon-manquant-de-leconomie-politique)

(5) Thèse de Max Weber par ailleurs remise en question par les théologiens, les historiens et les sociologues aujourd’hui.

(6) Lire Dany-Robert Dufour : “Le vice, et non la vertu, est à l’origine du capitalisme” IN Marianne Magazine, 15 Nov 2019. Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire.

(7) Dans un tel schéma de pensée, une certaine théologie de la prospérité dénoncée plus haut, basée sur un mauvais calvinisme”(ou un calvinisme mal compris), et revisitée à l’heure du capitalisme outrancier, devient un opportunisme pour les croyants, où Dieu devient un simple associé, un banquier, « un partenaire » qui doit faire prospérer mes affaires.

(8) Dans une scène d’anthologie du film « Wall Street » d’Oliver Stone (1987), Gordon Gekko (joué par Michael Douglas) affirmait sans ambages que « la voracité est utile, l’avidité est bonne, la faim est un moteur ». Greed is good et sauvera les États-Unis ! [Du Mandeville dans le texte !] Cette scène, on le sait, est devenue mythique dans les années qui ont suivi, dans les milieux bancaires et d’affaires et dans les salles de cours des business schools. Alors que le film se voulait une critique de cette « culture de la voracité » et de son affirmation décomplexée dans l’Amérique des années Reagan, il en est devenu le symbole même – un peu comme Le Parrain et Al Pacino ont été appropriés par la mafia et lui ont servi en retour de modèles.

Dans une prestation télévisuelle presque aussi mythique que celle de Michael Douglas, l’économiste Milton Friedman présentait, en 1979, l’avidité comme l’expression d’une loi naturelle, celle de la maximisation de l’intérêt personnel – qu’il définissait comme le moteur de l’histoire humaine.
Suite à la pensée d’Adam Smith, « l’École de Chicago » (en économie) propose alors un programme théorique à la trilogie simple mais efficace – la seule responsabilité légitime du manager est de servir la maximisation de la valeur pour ses actionnaires, les marchés s’autorégulent et la main invisible transforme la somme de tous les égoïsmes individuels en intérêt général.  Dans les années qui suivront, cette trilogie théorique en viendra à progressivement structurer le contenu de la formation dans les départements d’économie et dans les écoles de commerce (à travers la théorie de l’agence entre autres).
(Source : cet article publié sur The Conversation)