Sommes-nous déjà dans « Eumeswil », la contre-utopie « sans espérance » et « sans croyance » ?

« Eumeswil », la contre-utopie : y sommes-nous déjà ?

« Eumeswil » est un roman – « du détachement et de la lucidité », d’après sa quatrième de couverture – d’Ernst Jünger (1895-1998), publié en 1977.

L’État universel s’est déjà réalisé et disloqué en un archipel de petits États, dont Eumeswil, une cité utopique ou contre-utopique. Car « Eumeswil est peuplé d’individus auprès de qui aucune idée, aucune valeur, aucune forme de pensée complexe n’est prise au sérieux, ni tenue en quelque estime », souligne le naturaliste blogueur [ça existe]« Phylloscopus » dans une fine analyse dont je recommande la lecture. Cette cité-Etat est dominée du haut de la Casbah par un tyran appelé le Condor. Ce dernier méprise les braves démocrates d’Eumeswil, leurs réunions qu’ils croient secrètes, leurs bavardages inefficaces.

Le narrateur, Martin, alias Manuelo Venator, est un jeune historien qui travaille toutes les nuits comme steward à la Casbah : il devient ainsi le contemplateur privilégié des puissants, admis dans la «zone interdite». Plutôt qu’un roman, « Eumeswil » est la radiographie de cette étrange cité par ce non moins étrange observateur.

« Pourquoi se plonger dans cette œuvre bizarre [lue il y a une vingtaine d’années en fac d’histoire], à l’écriture alambiquée, et jamais rééditée en français ? »(1), nous questionne « Phylloscopus » ?

« Vous l’avez deviné », répond-t-il : « parce qu’Eumeswil est tout près de nous ».

Qu’est-ce donc qu’Eumeswil ? Une cité-Etat « décadente », marquée par « le marché libre, le soft power et le relativisme cynique absolu », où il n’y a « point d’espérance, de transcendance, ni même de pensée », et où « les hommes se complaisent à ne plus croire en rien de tout cela ; y triomphe la figure – non pas de l’anarchiste, luttant contre toute forme de pouvoir et de loi – mais de l’anarque, incarnée par le narrateur ». L’anarchiste est à l’anarque, selon l’auteur, ce que le monarchiste est au monarque. « C’est un observateur réticent qui « connaît la loi, sans la reconnaître » et a « banni la société de lui-même ». Il ne combat pas le pouvoir : il en prend acte, mais s’en extrait par une absolue liberté d’esprit [Lui aussi dédaigne lui aussi les amis du peuple, les opposants, plus ou moins manipulés par la police]. Il n’en vit pas moins au cœur de cette société qu’il bannit de lui-même, et bénéficie de ses ressources. Posture sans issue, et d’ailleurs le narrateur finira par accompagner le dictateur dans une expédition-suicide…… »

« Sans idées », Eumeswil est aussi une cité « sans Histoire », où « le temps semble y être arrêté ou devenu cyclique, bien que « les catacombes » y injectent un certain progrès technique, qui ne remet plus rien, fondamentalement, en cause….. Eumeswil pourrait bien préfigurer la quintessence de notre siècle, dans la perfection aboutie d’une cellule, carrée, peinte en blanc, proprette, éclairée d’un néon bien aux normes, et murée ». Or, un prisonnier peut-il se dire libre parce qu’il fait ce qu’il veut dans sa cellule ?

Y sommes-nous déjà ? Comment en sortir ?

Lire la suite pour le savoir….

 

 

 

 

Note : 

(1) Edition La Table ronde, collection Vermillon, ou Gallimard, Folio

 

 

 

 

 

 

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