« L’Europe s’est formée et reformée sur des conflits fondateurs » : Entretien avec Olivier Abel, professeur de philosophie

« Europe peut d’un instant à l’autre découvrir qu’elle n’est accrochée à rien, et sombrer dans les flots« (Olivier Abel).

Aujourd’hui, nous recevons, pour la première fois sur Pep’s café, Olivier Abel, auteur du « Vertige de l’Europe », paru chez Labor et Fides en avril 2019. Qu’il soit remercié pour avoir joué le jeu des questions/réponses. C’est là l’occasion de s’intéresser au passé, au présent et au futur de l’Europe, notre Europe, d’autant plus que les Européens éliront leurs députés au Parlement, du 23 au 26 mai 2019. En France, ces élections aux enjeux majeurs auront lieu le dimanche 26 mai. Les électeurs nationaux se sentent généralement peu concernés (42,61% de taux de participation aux élections européennes de 2014). Pourtant, les politiques et les loi adoptées au niveau européen auront un effet direct sur les cadres légaux nationaux, notamment pour les politiques d’asile et de migration, l’emploi, l’environnement, le libre-échange, l’alimentation, la santé…Mais le scrutin peut aussi, sur fond de montée des extrêmes, avoir de grandes conséquences sur l’avenir de l’Europe et de ses valeurs.

 

Bonjour Olivier, peux-tu te présenter ?

Je suis professeur de philosophie éthique à l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier, après avoir enseigné 30 ans à l’Institut Protestant de Théologie de Paris, et auparavant au Tchad et quelques années à Istanbul. Cela fait plus de 40 ans que j’enseigne.

1) Comment justifie-tu « le vertige de l’Europe », ton récent ouvrage (avril 2019) foisonnant d’idées, après « la justification de l’Europe » (ton « essai d’éthique européenne » de 1992) – l’un et l’autre paru chez Labor et Fides ?

Les deux ouvrages sont au fond des « Essais d’éthique européenne », et le second est un approfondissement du premier, mais dans une ambiance incontestablement plus sombre. En trente ans, ce que j’appelais La justification de l’Europe a bien changé. La construction européenne s’est réduite à un système de protections, hérissé d’identités simplistes et noyé par un scepticisme néolibéral qui met tout au format d’opinions équivalentes. L’Europe est sur la défensive, sur tous les fronts, et manque de confiance en elle. Il m’a paru urgent, derrière les émois politiques de surface, de ne pas abandonner la question de l’identité aux identitaires de tout poils, et de reprendre la question de fond : qui sommes nous ? D’où venons nous ? Impossible de lever les yeux vers là où nous voulons aller sans revenir, et nous interroger sur le pourquoi en sommes nous là, pourquoi rester ensemble.. Bref quelles sont nos affirmations, nos approbations, nos orientations profondes. Le vertige de l’Europe déplore une construction européenne qui a supposé une sorte d’union, sinon de communion, qui en fait ne sont l’objet d’aucune attention, d’aucun soin, d’aucun travail sur nos conflits, et qui ne sont finalement rien : elle s’est construite sur un vide. On marche mal sur le vide !

2) Comment et pourquoi s’est effectué ce choix du tableau de Félix Valloton (1908), lequel traduit un déséquilibre et un malaise certain, et dont la composition rappelle celle du Titien en 1562, en guise d’illustration de couverture de ton livre ? 

Tu as raison, chaque figure renvoie à une histoire des figurations semblables. Il y a d’abord que j’aime Felix Valloton, sa perception des choses et que cette figure de la jeune Europe accrochée aux cornes de son Zeus de taureau est belle, qu’elle donne à penser. D’abord Europe vient d’ailleurs, sa provenance n’est pas autochtone, c’est un point important pour l’identité — et le rejet de la culture biblique dans la culture européenne actuelle est comme un déni de cela. Ensuite elle est accrochée aux cornes d’une divinité, dont on ne sait pas si elle existe, elle peut d’un instant à l’autre découvrir qu’elle n’est accrochée à rien, et sombrer dans les flots. Enfin cela me fait penser aux jeunes africains qui volent vers l’Europe sur des embarcations qui existent à peine, accroché aux cornes d’un rêve auquel nous mêmes ne croyons plus.

3) Tu présentes ton livre comme « une interrogation sur l’Europe, une déconstruction de l’idée d’Europe, qu’il faut certes critiquer dans ses oeuvres comme dans ses intentions, mais que l’on ne saurait sans risque laisser orwelliser dans le rejet de l’Occident ». Que veux-tu dire par cette expression « orwelliser » l’Europe ? 

Il y a des époques où le présent a été écrasé par le poids du passé, des traditions, de l’héritage. Je crois qu’aujourd’hui c’est l’inverse : le passé est très faible, et jamais sans doute le « présent » de nos sociétés en guerre (guerre économique, guerre des imaginaires) n’a été aussi puissant, capable de rayer jusqu’aux traces du passé, capable de le reconstruire à volonté, de le refabriquer complètement. À propos du passé chrétien, il ne s’agit justement pas de l’idéaliser dans une sorte d’identité mystique toute heureuse ! Mais il ne s’agit pas non plus de l’ « orwelliser » : Milan Kundera reprochait à Orwell d’avoir une manière totalitaire de parler du monde totalitaire, et préférait Kafka, montrant au milieu de l’absurde procès, de sa révoltante injustice, des scènes quotidiennes, ordinaires, remplies de vie, de confiance, de promesses. Comment faire mutuellement place à la diversité, à la délicate complexité de nos héritages, de nos perceptions, de nos attentes ? Oui, nous avons laissé «orwelliser» certains passés, le passé colonial, le passé catholique, le passé chrétien, désormais à la fois occultés dans un amalgame totalitaire, dissimulés, défigurés, et je dirai enterrés vifs dans ce qu’ils avaient aussi de prometteur, et simplement de vécu : c’est historiquement faux, et politiquement décourageant, car on ne peut plus prendre appui sur rien dans le passé, sinon sur un imaginaire amnésique et plaqué, qui empêche d’ailleurs toute véritable critique.

Comment alors opérer ce droit d’inventaire ?

Le problème c’est l’effondrement d’un espace public commun dans lequel ce conflit des mémoires pourrait s’installer et trouver place, s’apaiser jusque dans la conversation ordinaire. La peur du conflit fait qu’on attend seulement de l’usure du temps la solution pour les mémoires blessées (qui sont à nouveau blessées par la représentation du passé qui en est donné). Ce qui fait que les mémoires qui constituent l’Europe, loin de faire ce travail partagé d’inventaire critique dans lequel on entend ce que les autres ont à dire et réciproquement, se murent et s’enferment dans une identité mémorielle muette et bloquée, ou se perdent dans la surenchère de la compétition mémorielle.

4) Tu t’attardes sur ce qui fait « l’ethos européen » et soulignes que le « noyau éthico-mythique » (pour reprendre une expression de Paul Ricoeur) de l’Europe « a été mis en mouvement » par un « pluralisme éthique (ou un désaccord) fondateur ». Que veux-tu dire par là ? N’est-ce pas paradoxal et contradictoire ? 

Oui, je tiens beaucoup à cette expression de « noyau éthico-mythique » proposée par Ricœur. Ce que je développais déjà dans La justification de l’Europe, et que j’avais repris dans divers débats, avec des intellectuels turcs notamment ou chinois, c’est que l’ethos européen est foncièrement un mixte. Un mixte gréco-biblique, par exemple, mais aussi gréco-romain (il ne faut pas confondre les deux !), un mixte judéo-chrétien (là aussi il y a un différend profond qu’il faut comprendre et honorer), un mixte catholique-protestant, etc. Mais loin de prendre soin de ces différends qui forment son moteur, l’Europe, épuisée peut-être par ses guerres intestines, n’a cessé d’évacuer, d’évider, d’énucléer, son « noyau », qui n’était pas purement évangélique, bien sûr, mais où les sources bibliques s’étaient mêlées à d’autres sources, antiques, médiévales, à la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme, les Lumières, le Romantisme, etc. Et ces sources sont inachevées, d’autres flots viennent se joindre à cette identité inachevée. Oui, cela semble paradoxal, mais il me semble que l’Europe s’est formée et reformée dans une série de conflits fondateurs, où aucune des forces en présence ne l’a emporté complètement, ce qui a obligé l’Europe à faire cohabiter des orientations hétérogènes, et c’est son dynamisme.

4b) Dès lors, si je te comprends bien, il ne serait pas question de nous laisser enfermer dans l’alternative « pour ou contre » l’Europe, ou dans de fausses alternatives entre ce que tu qualifies de « rationalité normative, standardisante et technocratique » d’inspiration néo-libérale actuellement dominante et « l’irrationnel démagogique de la manipulation des peurs » ou replis identitaires et démagogies nationalistes : ce qui nous manque, selon toi, ce serait de confronter plusieurs visions et traditions de l’Europe, qui poursuivent chacune une cohérence désirable, et qui se corrigent mutuellement.  Ce type de débat est-il actuellement ouvert ? Comment le rendre productif et fécond ?

Oui, je trouve lamentable ce débat rituel pour ou contre l’Europe, sans qu’il y ait le moindre débat sur la question de savoir de quelle Europe on parle ! Ce qu’il nous faudrait, ce serait des visions différentes de l’Europe, portées par des partis d’échelle européenne, et non pas nationales. Je ne voudrais pas me substituer à ce qui pourrait émerger d’un espace public européen qui entrerait en discussion sur ce que nous voudrions. Mais il est certains que nous voulons des choses différentes, et même contradictoires, et c’est ce débat sur les visées et les priorités de l’Europe qu’il nous faut organiser.

4c) Il s’agit aussi, comme tu l’écris, de « remettre au centre le questionnement », car « c’est par ce geste interrogatif que l’Europe affrontera la crise identitaire » : l’identité européenne serait-elle donc « interrogative » ou ne serait pas ? Jusqu’à quand ?

Cela c’est mon côté philosophe : je pense que ce que la remise au centre, à équidistance de tous (et sans que nul n’en puisse garder le monopole), du droit de questionner, c’est ce que l’Europe garde du socratisme, c’est à dire du geste initial de la philosophie, geste lui-même d’origine non philosophique, car il est archaïque ce cercle des citoyens dans un espace lui-même circulaire, où chacun tour à tour s’avance pour donner son avis. Cela donne une configuration démocratique, au sens radical du terme, sans cesse à réformer, qui est pour moi celle figurée sur le drapeau européen !

Quelle place pour les certitudes, les absolus, dans « ce geste interrogatif » ?

Tu me demandes jusqu’à quand « ce geste interrogatif » ? N’y a-t-il aucun absolu, aucune limite à ce geste ? J’ai envie de dire que non, ce geste est proprement infini, incessant, sans limite, et c’est cet infini questionnement qui donne sa forme à l’esprit européen. Dans le même temps, je voudrais dire, non plus en philosophe mais en théologien, que le seul absolu c’est Dieu. Ce n’est pas contradictoire pour moi, car c’est par ce Dieu seul absolu que tout le reste est désabsolutisé : nous ne pouvons nous faire une idole ni de la technique, ni de la nature, ni de l’Etat, ni de la science, ni de l’Histoire, etc. bref de rien. La confiance en Dieu nous permet d’interroger librement le monde.

Ce qui serait bon pour l’Europe est-il bon pour le reste du monde ?

C’est une question très juste. Il y a un profond ethnocentrisme européen, qui s’est longtemps cru le centre du monde, et longtemps estimée seule porteuse d’une culture universelle. Cette posture est d’autant plus dangereuse qu’aujourd’hui elle peut s’inverser dans la figure inverse : la civilisation européenne et occidentale est vue comme l’origine de tous les maux : colonialisme et impérialisme, destruction des autres cultures, jadis, ravages écologiques et nihilisme, aujourd’hui. Autrefois on parlait de la question orientale, aujourd’hui de la question occidentale ! Le problème est précisément que la découverte de la pluralité des civilisations est justement contemporaine du deuil de la prétention à avoir le monopole de la civilisation, et que ce deuil peut déterminer soit un raidissement dogmatique ou fondamentaliste, par lequel on s’enferme dans la prétention à avoir seul la vérité, soit à l’inverse dans un scepticisme, un relativisme, ce que Ricœur appelle un nihilisme, qui vide le noyau, le cœur de nos cultures — mon idée est que le cœur de nos cultures est d’abord cultuel, mais que la diversité des manières de rendre grâce, des formes de cultes, est au cœur de la pluralité des humanités. Nous ne connaissons l’humanité qu’au travers d’humanités, de langues et de cultes divers.

5) La suite logique d’un tel débat serait-elle les « Etats pluriels » d’Europe (où placer la capitale ?), plutôt que les « Etats-Unis » d’Europe ? Comment, concrètement, aller au bout de cette logique plurielle et construire l’Europe sur ce « désaccord fondateur » ? A quelle fin ?

Là aussi c’est une question qui me dépasse, c’est à voir ensemble, et il y a une véritable imagination institutionnelle déjà à l’œuvre, qui doit être prolongée et amplifiée. Mais la formule « Etats pluriels d’Europe » me plaît beaucoup : nous pouvons et devons aller bien plus loin dans le pluralisme politique, et c’est la quadrature du cercle, en même temps créer un espace avec des droits libertés, mais aussi des droits sociaux communs, coordonnés, et un espace respectueux et même favorable à la diversité des formes de vie, qui sont transmises dans des milieux familiaux, communautaires, qui ne peuvent que se dissoudre dans un formatage libéral et hyper-individualiste. Cela suppose en effet de ne pas avoir peur de rouvrir nos traditions, et ce que j’appelle nos conflits fondateurs. En ce sens pour moi le « Canon » des Ecritures bibliques est une magnifique illustration de cette imagination instituante, qui a su canoniser ensemble des Livres, des genres littéraires, et même des théologies différentes, pour les amener à témoigner ensemble, à s’admonester fraternellement, dans leur diversité et leur cohérence.

6) Comment, étant « sel et lumière », les chrétiens peuvent-ils se positionner dans ce débat, sachant que certains peuvent être séduits par l’une ou l’autre des alternatives piégées soulignées plus haut ?

Les chrétiens ne peuvent certes pas laisser dire que le christianisme est la culture de l’Europe ! D’abord le christianisme est vivant, depuis toujours et aujourd’hui plus que jamais dans bien d’autres contrées et pays que l’Europe, et nous avons besoin de toutes ces formes de christianisme qui ont su parler à des cultures et des époques différentes, nous leur devons un immense respect. Ensuite le christianisme n’est pas une culture, n’est pas une civilisation : c’est une foi capable de transcender et de traverser, de bouleverser et de réorienter, n’importe quelle culture et civilisation… Cependant il y a une tradition de l’Europe chrétienne, ou plutôt une longue histoire tissée de plusieurs traditions à la fois successives et simultanées, qui ont aussi chacune leur styles de traditionalité. Pour parler à très gros traits, je pense qu’entre les protestantismes américain et européen, ou bien européens et africains, il y a, plus profondément que des divergences théologiques, ou politiques ou morales, des différences de styles, presque des différences d’esthétique qui font qu’ils ne se comprennent pas — et ne comprennent pas qu’ils sont amenés à témoigner dans des situations profondément différentes, devant des auditoires différents. Le pire des témoignages serait de croire que le nôtre est le seul, ou le meilleur ! et de mépriser les autres.

7) Comment vois-tu l’accueil de ton livre, notamment à l’approche des Européennes ?

Je n’en sais rien, c’est une goutte d’eau dans l’océan des paroles, mais je voudrais tenter de tenir ma voix dans ce chœur, car je pense que « nous » (je veux dire ici les protestants français, dans notre situation minoritaire et mixte à bien des égards) sommes placés d’une manière à voir des choses qui passent trop souvent inaperçues, et qui sont pourtant importantes à redire pour rouvrir des promesses fondatrices pour notre petit coin du monde, et en tenir le cap.

 

Ce sera le mot de la fin ! Merci à toi et puisse ta voix « porter dans ce choeur » !

 

 

Lanceur d’alerte

« Il (le Bouffon) insista ; on rit de plus belle…. » (Première de couverture de « Fondation et Empire » d’Isaac Asimov. Denoël, Présence du futur)

« Il arriva que le feu prit dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On pensa qu’il faisait de l’esprit et on applaudit ; il insista ; on rit de plus belle. C’est ainsi, je pense, que périra le monde : dans la joie générale des gens spirituels qui croiront à une farce ».

(Kierkegaard. Diapsalmata IN Ou bien, ou bien. Gallimard, 1973, p 27)