Emmanuel Macron reporte sa réponse à la crise des gilets jaunes suite au drame de Notre-Dame

« Cet incendie montre notre misère et notre faiblesse » (Source photo wikipédia : feu dans la charpente de Notre-Dame, à Paris, le 15/04/19)

«Je sais ce qu’ils ressentent (…) ce soir, je veux avoir un mot d’espérance pour nous tous »(1).

C’est ce qu’aurait pu dire Emmanuel Macron, le chef de l’Etat, lundi soir 15/04, dans son très attendu discours de réponse à la crise des Gilets jaunes et au Grand débat.

Sauf que, comme par « un fait exprès », ladite allocution n’a pas eu lieu. Le chef de l’Etat venait de l’enregistrer, lorsque sont apparues les images de l’incendie de Notre-Dame(2). Celui-ci s’est déclaré à 18h50, comme je l’ai appris alors que j’assistais le soir même à une conférence à l’Institut Protestant de Théologie (IPT) sur le thème « Face à la crise sociale actuelle; quel rôle pour les religions ? »(3).

Le drame de Notre Dame a conduit Emmanuel Macron à se rendre sur place « au chevet » de Notre Dame, dans le cœur historique de la capitale, dans l’île Saint-Louis…..et donc à reporter sa réponse à la crise actuelle. Pour combien de temps encore ?

« Moralité », pourrait-on conclure philosophiquement : laisser traîner (ou traiter superficiellement) une situation problématique constatée de longue date, c’est courir le risque de le payer encore plus cher plus tard.

A ce sujet, l’intervention de l’historien de l’art et défenseur du patrimoine Jean-Michel Leniaud, président du conseil scientifique de l’Institut national du patrimoine, me paraît particulièrement bienvenue. Et ce, d’autant plus que son intervention est publiée dans La Croix (4) sous forme d’entretien titré « c’est à l’Etat de prendre en charge la reconstruction » [de Notre-Dame]. Ce qui est en soit une ironie face aux politiques du « moins d’Etat » et du « libre marché » !

Selon Jean-Michel Leniaud, s’« il est encore prématuré d’évaluer l’étendue des dégâts », il s’agit « d’une atteinte grave, d’une mutilation effrayante de l’histoire de notre pays (…)Ce qui lui arrive est (…) une atteinte symbolique pour le patrimoine, pour l’histoire de notre pays, mais aussi pour les rapports entre religion et pouvoir politique qui s’y jouent depuis les origines. L’heure va venir où l’on cherchera les responsabilités des uns et des autres, mais au regard du caractère symbolique de cet édifice, chercher des responsabilités individuelles n’a aucune importanceCette catastrophe relève de toute façon d’une responsabilité collective. Cet incendie montre notre misère et notre faiblesse ».

En effet, précise-t-il, « la flèche de Notre-Dame qui était en cours de restauration, et où l’incendie a pris, n’avait pas été restaurée depuis les années 1930. Et nous savons tous que dans des édifices de ce genre, en raison de conflits puérils entre l’Église et l’État, la vétusté des réseaux électriques est effrayante. C’était le cas à Notre-Dame comme dans de nombreuses églises, même importantes. Ce qui arrive devait arriver. Le manque d’un réel entretien et d’une attention au quotidien à un édifice majeur est la cause de cette catastrophe. Il ne s’agit pas de chercher des responsables, la responsabilité est complètement collective parce que c’est le monument le plus collectif du pays »

De fait, Jean-Michel Leniaud ne se fait « pas beaucoup d’illusion sur la reconstruction. On fera comme on a fait ailleurs : on reconstruira à bon marché (…) Nous verrons dans les moyens que nous mettrons en œuvre un symbole de notre affaissement collectif ». Mais « le président de la République doit dire que ce monument est le cœur de notre Nation, et que la Nation va s’en occuper personnellement. Or voyez, le sinistre n’est pas encore achevé que, déjà, on va faire la quête pour trouver de l’argent ! » Or, « c’est à l’État de prendre en charge cette reconstruction. Ce monument est plus central dans notre histoire que le château de Versailles, la cathédrale de Reims, la basilique Saint-Denis ou l’Arc de triomphe. Notre-Dame fait partie des pénates. On ne fait pas la charité publique pour les pénates ».

Comme on ne saurait « faire la charité publique » pour les Gilets jaunes ?

 

Notes :

(1) Une pensée en réalité adressée aux « catholiques de France » et « un mot d’espérance pour nous tous », face au drame de Notre-Dame.

(2) https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/04/15/incendie-en-cours-dans-la-cathedrale-notre-dame-de-paris_5450533_3224.html

(3) Conférence modérée par Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix, et avec Belmadi Abderrahmane, responsable pédagogique de la formation des imams et des aumôniers à l’institut Al Ghazali, Grande Mosquée de Paris ; Olivier Abel, professeur de philosophie et d’éthique à l’Institut protestant de théologie (IPT), faculté de Montpellier ; L’archiprêtre Pierre Argouet, médecin et co-responsable de la communauté chrétienne orthodoxe de Brest ; Elena Lasida, professeur à la Faculté de Sciences Sociales et Economique (FASSE) de l’Institut Catholique de Paris.

(4) https://www.la-croix.com/Culture/Incendie-Notre-Dame-Cest-lEtat-prendre-charge-reconstruction-2019-04-16-1201015952?from_univers=lacroix 

2 réflexions sur “Emmanuel Macron reporte sa réponse à la crise des gilets jaunes suite au drame de Notre-Dame

  1. Au fond et personnellement, je suis heureux si l’état ne mettait pas un sou dans ce chef d’oeuvre, mais l’autre réflexion qui est la mienne, pourquoi un tel attachement à la pierre qui n’est finalement que poussière et pourquoi ne pas plutôt prendre soin des plus pauvres et si la chance ici de l’église ne serait justement pas d’inciter au secours des plus démunis.. Mais là je sais que mon propos peut choquer mais si on y réfléchit bien, n’est-ce pas celui de Jésus qui parle de la reconstruction de son temple (son corps) plutôt que celui de Jérusalem… à méditer…

    • Bonjour Eric, je te remercie pour ton commentaire.
      Effectivement, il y a un parallèle à faire entre la cathédrale et le corps social, tous deux abîmés. C’est ce que j’ai essayé de pointer ici, mais de façon peut-être pas si évidente que cela !
      Dans un édifiant article pour l’Obs, Olivier Abel souligne que Notre-Dame serait « le symbole de l’Eglise comme corps, dont les membres sont un par un remplacés, et qui demeure. Mais aussi de la société française comme corps ». Il ajoute que le « corps », sur tous les registres, se découvre aujourd’hui comme le lieu de toutes les fragilités, de toutes les vulnérabilités. Au plus proche du singulier, ce sont les corps de tous ceux qui sont abîmés par la guerre économique, jetés comme des déchets par l’impitoyable concurrence au plus rapide, au mieux protégé ! Corps démunis de paroles trop souvent, et dont la plainte même n’est plus entendue. Au plus planétaire, les corps nous rappellent la vulnérabilité écologique, la fragilité des écosystèmes, comme si de toutes autres cathédrales, abritant des formes de vie multiples, incroyablement inventives, étaient en train de brûler dans le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources. Mais avec Notre-Dame de Paris, le sentiment général de fragilité atteint les institutions qui nous semblaient le plus éternelles…. » (https://www.nouvelobs.com/debat/20190416.OBS11672/pourquoi-ce-sentiment-de-fin-du-monde.html)

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