David : berger-musicien-guerrier « jusqu’au bout des doigts »

David, garçon de solitudes apprivoisées, devient dans les steppes un tireur d’élite (Georges Hilton, dans une scène de « western spaghetti ».

Le plus grand de tous les auteurs compositeurs, inventeurs de musique et de mots, doit forcément être un berger dans l’Ecriture sainte. David, musicien et parolier de psaumes, a appris seul la mélodie en l’inventant dans les solitudes des pâturages, dans l’immensité des nuits où le feu et la voix tenaient en respect les prédateurs.

David : l’Eternel ne lui demande pas qu’une seule fois de lui chanter un nouveau chant, et lui s’empresse de le composer et de le jouer sur sa harpe à dix cordes(Psaume 144v9). Shir hadàsh, chant nouveau, parce que l’Eternel aime les improvisations, les inventions de la créature homme. Plus que les rites, que les sacrifices offerts, que les prêches de mémoire, il apprécie la fougue d’un cœur pressé qui déborde, fût-ce même de douleur.

Il s’est exercé à la belle étoile, parfois pour remplir le silence d’une neige soudaine, parfois pour interrompre la monotonie du vent qui module sur une seule note. David, dernier des frères, n’est pas du tout gâté. Aujourd’hui, c’est une position avantageuse, alors non, c’était la queue de la descendance. C’est pourquoi on l’envoie garder le troupeau avec la sévère responsabilité de son nombre à rapporter entier.

David, garçon de solitudes apprivoisées, devient dans les steppes un tireur d’élite. Avec sa fronde, il apprend à atteindre une cible avec une précision jamais vue jusque-là. Il chasse le lion et l’ours avec l’arme la plus légère qui ait jamais existé(…) : un bout de tissu. Le caillou qui mouline dans l’ample tour du lancer n’est lâché par lui qu’au point exact et fulgurant de la fuite directe sur la cible.

David est infaillible au point de ne plus utiliser de grosses pierres avec des aspérités, pour blesser, mais des cailloux tout petits, effilés, lisses. En avance de deux mille ans, il a trouvé la forme des projectiles. L’un d’eux, le premier suffit, atteint le front de Goliath, le transperce et s’enfonce dans son cerveau. C’est un silex de calibre 45. Vattitbà est le verbe – et le bruit qu’il fait – du caillou meurtrier qui abat le monumental guerrier philistin.

Seul David, parmi tous les militaires de l’histoire sacrée, peut se permettre de remercier l’Eternel d’avoir entraîné ses doigts à la guerre (Psaume 144v1). Au temps où la force pure des corps décidait du combat, lui possédait la suprématie délicate de la visée, la sensibilité musicale de la cible atteinte du bout des doigts. Ces doigts qui pinçaient des cordes sans rater une note lâchaient la fronde dans le millimètre focal du lancer.

Doigts inexorables, voilà le prodige musical du berger guerrier qui s’est entraîné dans les prairies contre les plus dangereux animaux de proie(…)

De la souche de David, Jésus [le Messie ou Meshiah], de Nazareth et de Bethléem, deviendra menuisier, il devra épaissir ses paumes dans un métier de force et de précision. Les vagabonds de l’Ecriture sainte ne grandissent pas avec des mains lisses. Avec leurs doigts, ils savaient traire, raboter, jouer de la musique et blesser, prendre par la peau du cou les marchands dans un temple, guérir des blessures. Les mains crucifiées étaient calleuses.

(De Luca, Erri. Le métier d’Abel IN Comme une langue au palais. Arcades/Gallimard, 2006, pp 18-21)

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