La « Table du Seigneur » : « un bouleversement de l’ordre social » d’après Wilfred Monod

« Faites ceci en mémoire de moi », dit Jésus : Un des rares gestes que le Seigneur nous a explicitement demandé de reproduire.

« Quel rêveur, quel réformateur, quel anarchiste a jamais proposé d’inviter le patron et le manœuvre au même repas, pour les faire boire à la même coupe ? Et pourtant, la sainte cène opère ce miracle ; l’éboueur y porte la coupe à ses lèvres et la passe au député, qui boit après lui…(1)

Dans la simplicité de cet acte sans phrase, il y a quelque chose de surnaturel, et qui nous dépasse au point de nous troubler étrangement. L’Évangile y apparaît comme l’énergie égalitaire par excellence. Jusque là, seule la mort pouvait prétendre nous rendre tous égaux face à elle. Toutefois, la mort crée, brutalement, une égalité involontaire entre les personnes, tandis que l’Évangile suscite, harmonieusement, une égalité des vivants consciente et volontaire.
Cette communion que nous célébrons tous autour de cette table est un bouleversement de l’ordre social, un ferment de réformes sans limites, une image de l’humanité future, le germe de la “nouvelle terre où la justice habitera”.
Ce pain a une histoire. […]
Pour faire la bouchée de pain qui nous est offerte à la table sainte, il a fallu presque un an d’efforts et de collaboration obstinée avec la pluie et avec les rayons du soleil, et tout le travail des hommes, du grainetier à l’agriculteur, du semeur au moissonneur, du transporteur au distributeur, du grossiste au meunier, du meunier au boulanger, du boulanger à cette table.
Ce pain est la nourriture la plus noble qui existe ; c’est le sacrement de la communion avec la nature généreuse et c’est le sacrement de la solidarité humaine, solidarité avec l’humanité au travail, qui a permis que cette nourriture soit sur cette table. Mais ce pain est aussi le symbole d’une inégalité meurtrière. Qui possède le pain, est maître de celui qui ne le possède pas. Un pain, entre nos doigts, est un attribut de pouvoir ; il nous octroie la puissance de dicter nos conditions à un affamé. Si un petit morceau de ce pain tombait sur la place centrale d’un village du Soudan, on verrait des créatures déshumanisées se ruer avec frénésie vers ce trésor, et se piétiner sans merci dans la poussière.
Le morceau de pain est au centre du monde ; le jour où toute l’humanité sera pleinement assurée d’en manger, marquera l’avènement du genre humain à la dignité humaine ; c’est alors qu’il se dégagera, définitivement, de l’animalité.
Ce pain et cette coupe sont au centre du monde pour nous ce matin, comme pour beaucoup de chrétiens qui célèbrent ce même repas en ce même jour : par le fruit de la vigne, par les épis de blé et le travail des hommes, nous nous souvenons de Jésus-Christ, qui s’est présenté à nous comme le Pain vivant, et comme la vigne.
Il a vécu parmi nous, mais nous ne l’avons pas accueilli. Il a été trahi et mené jusqu’à l’abîme de la mort. Le soir, avant d’être livré, il a pris du pain, et, après avoir rendu grâces, l’a donné à ses disciples en disant : “Ceci est mon corps, livré pour vous”. De même, à la fin du repas, il a pris la coupe, et, après avoir rendu grâces, il la leur a donnée et a dit : “Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, qui est répandu pour beaucoup, pour la rémission des péchés. Faites ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous en boirez.”
Le Seigneur Jésus-Christ, le lendemain, a été livré, il a été élevé sur la croix. Il est mort. Le Pain vivant a été foulé au pied, et c’est un outrage pour l’humanité entière, l’humanité sous-alimentée, affamée et assoiffée.
Il est mort, mais Dieu l’a rendu à la vie. De même, Dieu nous conduit, à sa suite, de la mort vers la vie, dans l’attente de son Royaume« .

Texte utilisé pour la célébration de la cène, adapté d’extraits de l’ouvrage de Wilfred Monod (1867-1943, pasteur et théologien réformé français) sur la célébration de la Cène, et « piqué » sur blog.vraiment.net

 

 

Notes :

(1)Aujourd’hui, dans certaines églises, chacun a son godet et l’on prie « en petits groupes », pas automatiquement « mixtes » – le député ne se retrouvant pas forcément avec l’éboueur….

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2 réflexions sur “La « Table du Seigneur » : « un bouleversement de l’ordre social » d’après Wilfred Monod

  1. ‌Bonjour Pep’s. Merci pour ton mail de suivi. J’imagine que les autres aussi le reçoivent dans leur spam. Pour apprécier ton billet, j’aurais besoin de savoir ce qui est de toi et ce qui est cité …j’ai du mal à saisir la frontière. Peux-tu m’aider ? Par exemple, le mot « sacrement » répété deux fois me choque …j’imagine que ce n’est pas toi qui écrit cela  ? Encore bravo pour la qualité du blog ! La Pep’sette

  2. Bonjour Pep’sette, je te remercie pour ton petit mot et pour me signaler que tu reçois les notifications de publication dans les spams ! Aïe ! J’espère que pour d’autres abonnés, ce n’est pas le cas ! Auquel cas, il faudrait aussi me le signaler. Mais il suffit de cocher « pas un spam » les mails « Pep’s café » pour que tout revienne dans l’ordre.

    Pour répondre à ta question, je ne suis pas l’auteur du billet, qui est, comme je l’indique, entièrement de Wilfred Monod. J’indique aussi où j’ai trouvé ledit texte et pour que ce soit encore plus clair, j’ai rajouté les guillemets.
    Concernant le terme de « sacrement », qui est employé par exemple par les protestants « historiques » et qui pourra surprendre les évangéliques que nous sommes, il désigne toutes les pratiques qui ont été ordonnées par Christ dans les Evangiles, pour « faire signe » et « rendre visible la grâce invisible », « et qui font intervenir une parole, un geste, un élément matériel » : ainsi le baptême, que Jésus a ordonné(Matt.28v19-20 et Marc 16v16, Rom.6v3), le partage de la Cène en mémoire du dernier repas de Jésus avec ses disciples (Luc 22v19-20), et le lavement des pieds(Jeanv14-15)-non conservé par la plupart des Eglises protestantes et évangéliques, alors qu’il est biblique.

    Bien à toi et bien fraternellement,
    Pep’s

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