Ton christianisme est-il « sentimental » ?

Grande et grave question, qui revient régulièrement, dès qu’il s’agit de parler des relations dites « fraternelles », dans un contexte d’église, ou dès qu’il s’agit de se prononcer, par exemple, sur les actions (estimées « controversées ») de telle personnalité politique (chef d’état, candidat à une élection, élu national ou local…) :

En gros, puis-je dire à mon frère qu’il a péché ? Et « si mon frère a péché », suis-je légitime pour le reprendre ? (Matt.18v15). N’est-ce pas se mêler des affaires d’autrui ? Ne serait-ce pas faire preuve d’orgueil spirituel que de vouloir jouer les « redresseurs de tort » ? Qui suis-je, pour juger les autres ? Et d’ailleurs, pourquoi juger quelqu’un, par exemple, tel homme politique mis en cause pour ses actions publiques ?

Comme je l’ai lu ailleurs sur la toile, sous prétexte « que nous ne les connaissons pas et nous connaissons encore moins ce qu’il y a dans leur cœur », nous devrions, d’après la Bible, « aimer tous les hommes et de ne (surtout) pas les juger ».

Alors, certes, concernant le refus du jugement, je rejoins à 100 %  toute préoccupation de ne pas tomber dans un (pseudo)christianisme de condamnation et d’exclusion. Évidemment, un seul est juge (Dieu), comme un seul est sauveur (Christ) et un seul convainc(le Saint-Esprit). Je comprends aussi que lorsque Jésus nous demande « de ne pas juger » et « de ne pas condamner »(Matt.7v1-5, Luc 6v37) il nous met en garde contre une tendance à condamner les autres du haut de notre (supposée) perfection, dans le style « plus saint que moi tu meurs ».
Cependant, dans un autre passage, en Jean 7v24, si Jésus nous invite à « ne pas juger selon l’apparence », il nous invite aussi à « juger justement », « selon la justice ». Il nous demande donc bien de « juger » ! Plus exactement, de « jauger » ou « d’évaluer » le réel de ce que nos frères/soeurs vivent (et non à fuir le réel).

Je serai donc « la sentinelle de mon frère », « le gardien de mon frère » ? Bien sûr. Jacques 5v19-20 dit encore que « si quelqu’un parmi vous s’est égaré loin de la vérité, et qu’un autre l’y ramène, qu’il sache que celui qui ramènera un pécheur de la voie où il s’était égaré sauvera une âme de la mort et couvrira une multitude de péchés ».

Et voici encore ce passage d’Ezéchiel 33v7-8, qui ne manque jamais de nous faire frémir : « Et toi, fils de l’homme, je t’ai établi comme sentinelle sur la maison d’Israël. Tu dois écouter la parole qui sort de ma bouche, et les avertir de ma part. Quand je dis au méchant : Méchant, tu mourras ! si tu ne parles pas pour détourner le méchant de sa voie, ce méchant mourra dans son iniquité, et je te redemanderai son sang ».

Ailleurs, la Bible nous exhorte également au discernement et nous donnent des exemples d’interpellations des puissants (ainsi « responsabilisés »), surtout quand ils se montrent injustes : voir les exemples des prophètes dans l’Ancien Testament (Amos ; Malachie 3v5, Jérémie, Esaïe, Dan.4v27…), du livre des Proverbes (Prov.31v8-9) ou de l’apôtre Jacques, dans le Nouveau Testament, et même l’évangile selon Luc. Le rôle de tout responsable n’est-il pas de proclamer (et non pas de « chuchoter »)la justice de Dieu, au sein de la grande assemblée ? (Ps.40v9-10) Dieu cautionne-t-il l’injustice ? Voici ce qu’il déteste et ce qui l’indigne : Zacharie 7v8-12, 8v16-18.

Ceci dit, « sans prétention » et « sans fausse humilité », nous n’avons certes pas à nous comparer mais simplement à réaliser ce qui risque de nous arriver indirectement, car nous sommes un corps (le corps de Christ – nous pensons aussi au « corps social ») et pas une somme d’individus isolés. Comme nous le savons, dans tout corps physique, un organe en amont du système circulatoire perçoit les toxines qu’un autre organe malade produit et qui sont déversés dans le sang. Il se sent concerné et se prépare donc à lutter, car la maladie de l’organe en aval peut devenir la sienne. De même, au sein du corps de Christ, l’Eglise, nous devons « jauger », avec compassion mais aussi précision et vérité ce qui se passe chez nos frères/soeurs, afin de pouvoir être nous-mêmes guéris par leur guérison.

Se « corriger fraternellement », selon Matt.18v15 et ss, est donc une bénédiction, à condition d’être très au clair sur ce qui vient « gangréner » le corps de Christ, sans faire une classification des péchés, qui irait du « plus abominable » au « plus anodin »(selon nous et non selon Dieu, cf Deut.18v9-12, 17v1-4, 7v26….et 1 Cor.6v9-10, Eph.5v4-5….), ou sans faire de distinction entre les hommes (« arrangeants » ou « bienveillants » envers les puissants, « impitoyables » envers les plus  faibles/les plus pauvres).

Bref, nous avons à rejeter tout autant le pseudo christianisme légaliste de condamnation/d’exclusion et le pseudo christianisme dit « sentimental », pour affirmer le véritable christianisme biblique centré sur la compassion, la vérité, la guérison et la libération.
Au sujet du « christianisme sentimental », celui-ci, loin de toute lucidité et vérité, promeut un amour douçâtre, « rose bonbon », en prenant les gens dans le sens du poil. Il est une fuite, en refusant de voir et de nommer le « problème », alors que la situation est en réalité « problématique », et maintient le pécheur dans son péché. Prov.17v15 est pourtant très clair à ce sujet, et la problématique peut être étendue à d’autres domaines « non ecclesiaux », comme ceux, par exemple, relatifs à notre société dite démocratique.
Certes, nous avons à fuir certaines choses, selon la Parole : l’idolâtrie, la fornication(ou la débauche), les discussions vaines….mais pas le réel ! Et nous avons à rechercher « la justice, la foi, l’amour, la paix »(1 Tim.1v5, 14), caractéristiques du Dieu trinitaire auquel nous sommes censés appartenir. Et puisque « Dieu est lumière »(1 Jean 1v5), ses enfants (1 Jean3v1) produisent normalement « le fruit de la lumière » : « bonté, justice et vérité » (Eph.5v8-9)

Ne craignons donc pas de reconnaître et de dire notre propre péché et celui des autres, pour vivre sur un fondement de vérité. Mais à la condition de le dire avec amour, sans juger. Et certainement pas pour condamner en se plaçant plus du côté de ceux qui sont prompts à « jeter la pierre » (cf Jean 8v1-11) que du côté de Jésus, ou en se plaçant du côté du « moraliste » par un « va et ne pêche plus », oubliant ce qui précède : « je ne te condamne pas non plus »(v11).

 

 

 

Inspi : Boucomont, Gilles. Au nom de Jésus : mener le bon combat(T.2). Ed. Première Partie, 2011.

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