Le mythe du « mythe fondateur » : L’art de raconter des histoires sur l’Histoire à des fins politiques

L’histoire outragée, martyrisée, fantasmée…..Ou l’art de chercher des voix de façon primaire…

« Ne dis pas: D’où vient que les jours passés étaient meilleurs que ceux ci? Car ce n’est point par sagesse que tu demandes cela »(Eccl.7v10).

 L’Histoire est un « marronnier » qui revient périodiquement….à l’approche de chaque élection, en France. Ainsi, « l’histoire serait mal enseignée à l’école », au point que l’enseignement actuel ferait « douter de notre histoire » (bigre !), comme l’a déploré fin août l’ancien premier ministre (et également candidat à la primaire de la droite pour la présidentielle de 2017) François Fillon(1).

 Plus récemment encore, Nicolas Sarkozy (ex-président sortant, battu à l’élection présidentielle de 2012 et à nouveau candidat pour cette même élection en 2017 – misant peut-être sur l’absence de mémoire des français) a déclaré, lors d’un meeting à Franconville (Val-d’Oise), lundi 19 septembre : « Dès que l’on devient français, nos ancêtres sont gaulois. »(2)

Une petite phrase qui a provoqué « le buzz » pendant plusieurs jours, mais qui n’est pas un scoop. Car, en réalité, « Nicolas Sarkozy nous sert Lavisse »(3), comme le souligne le blogueur catholique « Phylloscopus ». Et ce, alors que, comme l’a rappelé Libération, Nicolas Sarkozy moquait, en mai dernier, « l’apprentissage de l’histoire façon  manuel de Lavisse ». 

En effet, l’idée « gauloise » comme « mythe fondateur » est « une fumisterie de la IIIe République », comme le rappelle, parmi d’autres, le journaliste Patrice de Plunkett(4). Car, « contrairement à ce qu’affirment des facebookers « patriotes », les Gaulois ne sont pas le « mythe fondateur » de la nation française. La France existait sans ce mythe gaulois (et depuis des siècles) quand cette fable apparut en 1900 : dans l’école laïque obligatoire. Ce fut le mensonge d’Ernest Lavisse, pontife de l’Instruction publique : « Il y a deux mille ans la France s’appelait la Gaule ».

Toutes ces petites phrases d’hommes politiques témoignent « d’une vision fantasmée de l’Histoire », proche de ce que les historiens appellent le « roman national ». Ce discours (ou cet imaginaire) « spécial origines », mélange de faits historiques et de légendes enjolivant la réalité, est un cliché perpétuel, construit pour créer une continuité culturelle, géographique et ethnique du peuple français[de là à parler de « la race française »….], de sa langue et de son territoire à travers l’histoire – alors que la France est le fruit de multiples recompositions. Pourtant, selon certains candidats à l’élection présidentielle, il faudrait revenir à ce grand « récit national », avec ses rois, ses « grands hommes » et « ses grands mythes », sous prétexte d’imposer aux élèves « une certaine identité de la France ». En clair, pour paraphraser la phrase mythique du célèbre film de John Ford, « L’Homme qui tua Liberty Valence » (1962), il s’agirait de faire « le choix national » d’« imprimer la légende »,  puisque « la légende » nous paraît « plus belle que la réalité ».

Ainsi, la France de la IIIe république qui sortait vaincue de la guerre de 1870 avec l’Allemagne avait besoin de structurer sa jeunesse dans un imaginaire guerrier et vaillant. Les historiens ont donc « ressorti des placards » Vercingétorix pour les garçons et Jeanne d’Arc pour les filles, à des fins patriotiques, pour peaufiner un vrai « mythe créateur de la France »(5), en sacrifiant au passage la vérité historique….une démarche par ailleurs « empruntée » aux intellectuels allemands de l’époque, rappelle encore Patrice de Plunkett(6).

La France contemporaine, quant à elle, se dit originaire de la résistance gaullienne, bien qu’il  s’agisse d’une demi-vérité (7). Et quand la France moderne se dit originaire de la révolution de 1789, la France dite « éternelle » se dit originaire de « Charlemagne » ou de « Clovis ». Et aujourd’hui, veut-on croire, mieux vaut se construire « autour » d’une origine glorieuse (même si elle est fantasmée et mythique), et « contre » des ennemis « du dehors » jugés menaçants.

Mais c’est là confondre l’Histoire (avec un « grand H ») avec le « story telling », qui est « l’art de raconter des histoires ».

Comme le rappelle le blogueur « Zeboute »(8), « tout le monde se souvient des contes que l’on nous racontait quand nous étions enfants », qui « développaient notre imaginaire », et « permettaient d’expulser nos peurs, nos angoisses. Par une structuration du récit, qui donnait toujours un sens ». En général, « les gens » – et particulièrement « les enfants » –  aiment bien les histoires, plutôt que les discours rationnels et les arguments « qui peuvent être rébarbatifs ». Plutôt que de raisonner et de penser, qui nécessite un effort intellectuel, ils préfèrent « les histoires qui parlent à (leur) cœur », « faciles à appréhender ». C’est pourquoi nous sommes le plus souvent enclin à croire les mensonges, plutôt qu’à nous attacher à la vérité, parce que croire des mensonges nous arrange. Alors que la vérité nous dérange.

Bref, connaître l’Histoire est plus que jamais d’actualité, pour ne pas laisser à d’autres le soin de « fantasmer », « réécrire l’Histoire » ou de nous « raconter des histoires ». L’enjeu est de taille, puisqu’un peuple qui ne connaît pas l’Histoire (et son histoire) reste un peuple esclave.

Face à cette instrumentalisation, que peuvent les professeurs d’histoire pour éviter, devant leurs élèves, de devenir de vulgaires propagandistes ? On lira avec profit sur Bastamag(9) l’entretien de Véronique Servat, professeur d’histoire-géographie en collège et membre du collectif Aggiornamento histoire-géo et du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), collectif de professeurs d’histoire et d’historiens né en réaction au vote de la loi du 23 février 2005 dont l’article 4 insistait sur les « effets positifs de la colonisation » et en prescrivait l’enseignement. Il y est notamment rappelé qu’enseigner l’histoire, en tant qu’enseignant ou universitaire, c’est avant tout un métier. Ainsi, un professeur d’histoire « fait réfléchir ses élèves à ce qu’est une source historique, ce qu’est un point de vue, comment on les confronte, comment on critique un document. L’histoire, c’est un questionnement, c’est une problématisation des sources et des points de vue. Ce n’est en aucun cas une contemplation béate d’un passé révolu ». Et ce, d’autant plus qu' »aujourd’hui, le citoyen vit dans l’espace européen, il vit dans l’espace mondial. Cette vision purement hexagonale de l’histoire n’a plus aucun sens ».

Mais laissons « le mot de la fin au blogueur catholique « Phylloscopus »(10) , déjà cité plus haut, qui nous invite à nous poser une question fondamentale, au-delà de la diversion du « buzz » sur les Gaulois :  « Et vu la violence des débats sur « l’identité nationale » et sa présence dans le débat politique, cette question, nous avons intérêt à nous la poser(….) C’est une question assez semblable, en fait, au débat sur la juste manière de commémorer Verdun, rappelez-vous : que mettons-nous derrière le terme « nos ancêtres », et quel est le rôle de la mémoire historique dans notre citoyenneté, dans notre façon d’être au pays où nous vivons ? Et c’est ce qui est réellement intéressant ». Et Phylloscopus de dénoncer dans «  cet exclusivisme [qui se cache derrière « les Gaulois »] une espèce de croyance bizarre, selon laquelle il n’existerait pas de voies possibles entre l’appropriation personnelle et le rejet pur et simple (sinon la franche hostilité). Ou vos ancêtres sont gaulois, fût-ce purement imaginaire, ou vous êtes un ennemi de la France, de la République, des racines chrétiennes, du vivre ensemble et des Trente-deux fromages menacés, voire un suppôt d’Harald Schumacher et de Monsieur Foote. Comme si l’on ne pouvait aimer ou tout simplement accepter que ce dont on est propriétaire, ce qui relève de notre avoir d’individu. Déchéance du sens du collectif ».

 

 

Notes :

(1) http://www.lexpress.fr/actualite/politique/pour-francois-fillon-la-colonisation-visait-a-partager-sa-culture_1825773.html

(2) http://www.huffingtonpost.fr/2016/09/19/nicolas-sarkozy-franconville-integration-ancetres-gaulois_n_12090072.html

(3) https://phylloscopus.wordpress.com/2016/09/20/par-toutatis-sarkozy-nous-sert-lavisse/

(4) http://plunkett.hautetfort.com/archive/2016/09/21/sarkozyx-en-fait-toujours-trop-5850681.html

(5) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/09/20/01016-20160920ARTFIG00186-nos-ancetres-les-gaulois8230histoire-d-une-expression-controversee.phphttp://www.liberation.fr/tribune/2004/12/30/denationaliser-l-histoire-de-france_504451

(6) http://plunkett.hautetfort.com/archive/2016/09/21/sarkozyx-en-fait-toujours-trop-5850681.html

(7) http://lewebpedagogique.com/aguedet/files/2012/11/THEME-1-Les-m%C3%A9moires-de-la-Seconde-Guerre-mondiale.pdf

(8) https://zeboute-infocom.com/2015/04/22/le-story-telling-ou-lart-de-raconter-des-histoires/

(9) http://www.bastamag.net/Face-a-l-offensive-reactionnaire-L-histoire-ce-n-est-en-aucun-cas-la

(10) https://phylloscopus.wordpress.com/2016/09/20/par-toutatis-sarkozy-nous-sert-lavisse/

 

 

 

 

 

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