Censure d’un document historique par un robot de Facebook : les leçons à retenir sur l’interprétation

Ce n'est pas "au nom de la morale", que cette célèbre photo a été censurée, mais du fait d'une absence de mémoire historique de la part des robots de Facebook... (La Fille au napalm, de Nick Ut Cong Huynh. 1972)

Ce n’est pas « au nom de la morale », que cette célèbre photo a été censurée, mais parce que les robots de Facebook sont dénués de mémoire historique…
(« La Fille au napalm », de Nick Ut Cong Huynh. 1972)

L’algorithme se trompe, ignorant l’histoire et dénué de véritable intelligence. Pourtant, c’est lui qui est aux commandes !
Incroyable mais vrai : un « robot de Facebook » a censuré une célèbre photo de la guerre du Vietnam « en la prenant pour… une image pédophile ! » (1)
Pourtant, cette photo n’est pas censée être une inconnue pour des êtres humains. Car, comme le rappelle le journaliste Patrice de Plunkett, dans une note de blogue, le document montre une fillette touchée par le napalm, courant en hurlant de douleur, et fuyant un bombardement aérien : « cette photo, l’une des plus célèbres du XXe siècle, a été prise le 8 juin 1972 près de Trang Bang,au Sud-Vietnam, par le photographe de presse Nick Ut Cong Huynh. La petite fille a 9 ans. Elle s’appelle Phan Thi Kim Phuc. Le photographe et l’un de ses confrères la conduiront à l’hôpital de Cu Chi, sur la route de Saigon. Au prix de 17 interventions chirurgicales et 14 mois de soins intensifs, Kim Phuc sera sauvée. Elle vit aujourd’hui à Toronto, a deux enfants, l’Unesco l’a nommée goodwill ambassador 

Néanmoins, cette photo ne dit rien à un robot « aveuglément programmé » et « dénué de mémoire historique », selon les termes de Patrice de Plunkett : « à la fin du mois d’août, l’algorithme de censure de Facebook efface cette célébrissime photo sur les pages de l’écrivain norvégien Tom Egeland  et d’internautes qui l’ont relayé ; parmi ceux-ci la Première ministre de Norvège Erna Solberg. Motif de cette censure : une fillette nue figurant sur la photo, le robot l’a interprétée comme pédopornographique. (Ce qui transforme d’ailleurs en suspects tous ceux qui l’ont relayée).(….) Il faudra trois jours avant que Facebook ne s’avise du scandale ; et cinq autres jours avant que M. Zuckerberg ne donne l’ordre de rétablir le post effacé ».

Jusqu'où s'arrêtera "le règne des machines" ?

Jusqu’où s’arrêtera « le règne des machines » ?

Pour Patrice de Plunkett, le fait « qu’une photo historique ait pu être censurée par un robot, démontre plusieurs choses », soulevant autant de questions :

  1. « Le robot seul est aux commandes. Jusqu’à une date récente, ce type de censure était géré par des êtres humains salariés de Facebook. Ils ont été licenciés »(2).
  2. « Facebook a mis plusieurs jours avant de réaliser qu’il y avait un problème ».
  3. Où s’arrêtera « le règne des algorithmes » ? (3) 

 

Pour ma part, l’erreur d’interprétation reste à souligner : « dénuée de mémoire historique », donc, et même d’intelligence tout court, les robots-censeurs se sont mépris sur le sens à donner à cette photo, en la lisant « au premier degré ».

Rappelons que le but de l’interprétation est de découvrir le sens originel (donné dès le départ) d’un document, d’une œuvre ou d’un événement : d’abord « ce que cela dit », puis « ce que cela veut dire », bien avant « ce que cela dit pour moi », au nom de « ma grille de lecture ». Bien interpréter, pour éviter les contresens, nécessite d’avoir de la mémoire et de la connaissance : ainsi, dans le cas de la photo qui nous occupe du contexte, des circonstances de prise – de l’auteur et de l’objet du document……

Cette mémoire et cette connaissance nous permettent de faire du lien entre différents éléments, pour en reconstituer le sens.

Ce qui est vrai pour l’interprétation de n’importe quel document est aussi vrai pour l’interprétation biblique. Lorsque nous lisons un passage, exerçons-nous notre « mémoire biblique » (de toute la Bible) et notre connaissance de Son auteur, Celui qui l’a inspiré, de sorte à relier ce que nous séparons/opposons si souvent ? Ou souffrons-nous d’ « amnésie spirituelle », d’absence de mémoire et de connaissance ?

D’autre part, l’enjeu de « bien interpréter » est lié à celui de faire preuve de discernement. Et discerner, c’est être capable d’évaluer. C’est la capacité de nommer, « d’appeler les choses par leur vrai nom ». Et nommer, c’est faire preuve d’autorité.

A ce sujet, l’anecdote de la censure de Facebook nous enseigne que le plus inquiétant n’est pas « à venir » : il est déjà présent, puisque les responsables de la firme ont estimé « plus rentable » de déléguer le discernement à des machines. Pourtant, exercer soi-même son jugement est le propre de toute personne responsable et mature (cf Hébr.5v14).

Enfin, le drame d’un peuple est de « périr, faute de connaissance » (Osée 4v6) , comme d’être esclave, pour avoir oublié son histoire. Et que dire d’un peuple qui aurait délégué sa mémoire…à des machines dénuée de mémoire ?

Humain et robot : même langage ? Par Andy Singer

Humain et robot : même langage ?
Par Andy Singer

Car, jadis, la mémoire de l’homme était liée à l’oral, avant d’être confiée à l’écrit…avant de l’être aux ordinateurs. Mais si un ordinateur stocke des images, il n’a pas d’imagination ; s’il stocke des processus, il ne sait pas innover. Et – dans le cas des algorithmes – si la machine cherche des mots, elle ne comprend pas le sens des phrases ou d’une requête.

Bref, l’être humain délègue de plus en plus à la machine, croyant ainsi être (plus libre). Mais il serait bien avisé de ne jamais déléguer sa pensée, son discernement, son jugement, sa mémoire, son autorité, ses libertés fondamentales…Car c’est en pensant faire des économies immédiates que l’on est perdant sur le long terme….

 

 

Notes :

(1) Voir aussi http://www.courrierinternational.com/article/censure-photo-de-la-petite-vietnamienne-facebook-fait-marche-arriere-la-polemique-enfle ; http://www.numerama.com/politique/193972-apres-avoir-censure-la-premiere-ministre-de-norvege-facebook-revoit-sa-politique.html

(2) « Le rapport de Facebook à l’information et sa modération des contenus sont régulièrement sous le feu des critiques », relève notamment une analyse des « Echos ». « Le rôle du réseau social dans la formation des idées politiques ou sa propension à enfermer les utilisateurs dans une bulle, en ne leur proposant que des articles relayant les idées dont ils se sentent proches, inquiètent particulièrement les observateurs.

Aux Etats-Unis, la rubrique « trending » est scrutée de près. Gérée à la fois par des algorithmes et des humains, cette sélection des articles de presse les plus populaires sur le réseau, pose question. Au printemps, Facebook a été accusé de manipuler ces contenus , omettant volontairement certains sujets comme ceux liés au parti républicain. Trois mois plus tard, la firme annonçait qu’elle allait limiter l’intervention humaine. Une initiative qui s’est soldée par un échec au bout de quelques jours seulement, lorsqu’ une fausse information inventée s’est incrustée de manière automatisée dans les « trending topics » . Une erreur particulièrement préoccupante au vu du poids du réseau social. Une étude récente du Pew Research Center souligne qu’en 2016, 44 % des adultes américains s’informent par le biais de Facebook » ( http://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/0211274610889-nouveau-tolle-contre-facebook-apres-la-censure-dune-photo-historique-2026252.php )

Voir aussi : http://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/0211240016143-une-fausse-information-dans-les-trending-topics-automatises-de-facebook-2023628.php

(3)Il semble ne jamais s’arrêter ! Après le journalisme et l’édition, il suffit déjà de considérer l’évolution de la finance, avec l’irruption d’acteurs non humains sur les marchés financiers : le « trading à haute-fréquence ».  Cette (r)évolution d’une finance devenue automatisée, amorcée depuis des décennies « et en totale roue libre ces dernières années, est qualifiée par les critiques de « portrait vivant et atterrant » de « la course en avant démentielle qui agite les hautes sphères de la finance, entre soulèvement des machines, règne des algorithmes et dérèglements boursiers ». ( Cf notre billet de 2013 à ce sujet : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/07/03/ce-nest-pas-la-cupidite-qui-plongea-le-monde-entier-dans-une-crise-financiere-sans-precedent-cest-lintelligence/  ). Sans compter cette pub(véridique) qui ne manque pas de sel !

 

 

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6 réflexions sur “Censure d’un document historique par un robot de Facebook : les leçons à retenir sur l’interprétation

  1. Une anecdote assez lourde de sens, en effet, sur la manière dont nous laissons Internet choisir pour nous et gérer nos données. J’ai lu pas mal de livres sur le sujet récemment (entre autres La révolution transhumaniste de Luc Ferry, Le jour où mon robot m’aimera de Tisseron), je n’ai pas d’avis tranché et je ne souhaite pas réagir par la peur, mais je me pose des questions : notre dépendance accrue à Internet et à tout ce qui est « connexion » va-t-elle nous mener à la création d’une nouvelle forme d’idole, très puissante puisque faite à notre image ? J’aimerais que l’église et les bloggeurs chrétiens partagent, ou simplement témoignent plus sur ce sujet !

    • Bonjour Jean,

      Quelle surprise ! Comment allez-vous ? Que devenez-vous ?

      Je vous remercie pour votre commentaire et le partage de vos questionnements. En effet, il ne convient pas de « réagir par la peur », mais plutôt, de se poser des questions, que l’on se pose peu, notamment dans le milieu évangélique (sauf erreur). Vous le dites fort bien : « notre dépendance accrue[esclavage ?] à Internet et à tout ce qui est « connexion » va-t-elle nous mener à la création d’une nouvelle forme d’idole, très puissante puisque faite à notre image ? » Soit à l’homme souhaitant être « comme des dieux(ou comme Dieu) », donnant réalité à cette « promesse » du serpent en Eden, en Genèse 3 ?
      Perso, j’aimerai, moi aussi, « que l’église et les bloggeurs chrétiens partagent, ou simplement témoignent plus sur ce sujet ! » Mais l’un et l’autre ne le fait pas, soit par manque d’intérêt ou par ignorance…ou par bienveillance face à ce que l’on croit être « un progrès » !

      Si cela vous intéresse, vous pouvez toujours consulter notamment cet article, enrichi en liens-ressources divers sur le transhumanisme, histoire de connaître ma position sur le sujet : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/08/19/lhomme-meilleur-un-projet-transhumaniste-denfer-a-decrypter-dans-le-dernier-dan-brown/ ; Sans oublier ces autres : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/11/28/foireux-liens6-pour-quoi-faire-ou-est-ce-un-bien/
      J’estime d’ailleurs que l’enjeu de la question devrait nous interpeller, d’autant qu’il est lié à d’autres évolutions, présentées comme « des progrès », car « tout est lié ». C’est pourquoi je recommanderai une approche pluridisciplinaire et transdisciplinaire de la question.
      Dans le même esprit, je vous recommanderai volontiers « la fabrication artificielle de l’humain » d’Alexis Escudero, un livre très pertinent qui montre bien la complexité(au sens des ramifications entre plusieurs thèmatiques)

      A très bientôt ! Et au plaisir de vous (re)lire prochainement, ici ou sur votre propre blogue(du nouveau en vue, vous concernant ?)
      En Christ,
      Pep’s

  2. Ha, et puisque vous cherchez des réflexions/témoignages de chrétiens sur le sujet, je vous recommande encore :
    – ces articles d’Alain Ledain http://www.ethiquechretienne.com/un-homme-nouveau-a93340631 et d’Eric Lemaître http://www.ethiquechretienne.com/de-l-eden-a-la-refonte-consumeriste-de-l-homme-a106417396, à découvrir sur le blogue « éthique sociale chrétienne ».

    – Ces contributions, sur « Les Cahiers libres » : http://cahierslibres.fr/2015/01/transhumanisme-1-de-quoi-parle-t/ ; http://cahierslibres.fr/2015/01/transhumanisme-2-vers-une-humanite-augmentee/ ; http://cahierslibres.fr/2015/01/transhumanisme-3-quest-ce-que-lhomme/ ; http://cahierslibres.fr/2015/01/transhumanisme-4-contre-lhomme-augmente-lhumanite-approfondie-conclusion/

    Bonnes lectures !

  3. Bonjour,
    Je suis d’accord de s’interroger sur le symbole de l’algorithme, qui est encore un moyen moderne supplémentaire de se passer d’esprit critique et dialectique.

    Cependant, j’en resterai plus humble : l’exemple ici souffre de grosses limitations.
    1. Je trouve que Facebook est parmi les rares acteurs Web à réellement s’impliquer jusqu’au bout sur les signalements et les contenus douteux. J’avais pu rencontrer le responsable de l’équipe Facebook Europe mandatée sur ces sujets et ils avaient de mémoire 20000 signalements par jour qui étaient ensuite « manuellement » qualifiés en « legal concerns » puis transmis aux autorités locales de chaque pays concerné. Leur plus grande frustration à l’époque nous disait-il était que les polices locales étaient souvent dépassées et ne pouvaient sauver des personnes réellement en danger…
    2. Pour moi, l’automatisme préventif n’est pas choquant, sachant qu’en quelques heures on peut proprement lyncher quelqu’un sur le réseau…
    3. Je préfère largement que ce soit des machines qui pré-qualifient plutôt que faire subir à des hommes la vision systématique des plus vils agissements des hommes de ce monde, ajoutant un traumatisme à un autre…

  4. Bonjour Maxime ! Et bienvenue sur notre blogue !
    Je vous remercie d’avoir pris le temps de nous partager votre commentaire et vos réflexions.

    Et en effet, il importe de s’interroger sur « le symbole de l’algorithme, qui est encore un moyen moderne supplémentaire de se passer d’esprit critique et dialectique ». Tout à fait !
    Sinon, « 20000 signalements par jour qui étaient ensuite « manuellement » qualifiés en « legal concerns » puis transmis aux autorités locales de chaque pays concerné », dites-vous ? Hé bien….En effet !
    D’autre part, choisir de déléguer(démissionner ?) à des machines chargées de « pré-qualifier plutôt que faire subir à des hommes la vision systématique des plus vils agissements des hommes de ce monde » soulève plusieurs questions : sur quels critères, préqualifier ?(voir la dérive soulignée plus haut, dans l’article). D’autre part, ces machines…ce sont bien des humains qui les programment, non ? Comment ? A quelles fins ?(cf le cas de l’information « filtrée », « présélectionnée » via Facebook).
    Et que se passe-t-il lorsque la machine devient tellement complexe que l’on finit par ne plus rien maîtriser ? (Ex. du « trading à haute fréquence », par exemple…)

    Sur ce, bien à vous et au plaisir de vous lire prochainement.
    Cordialement,
    Pep’s

  5. Pingback: La « post-vérité » : un « bob’art » | PEP'S CAFE !

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