« Pendant la COP21 »(1) : pour « sauver la Terre », faut-il espérer du « développement durable » et raisonner avec une cervelle de colibri ?

Car, ne l’oublions pas, à la fin de l’édifiante histoire racontée par Pierre Rahbi, la forêt brûle….

L’écologie et les questions relatives aux enjeux climatiques intéressent-ils les évangéliques, qu’ils soient jeunes ou moins jeunes ? Je serai tenté de répondre « oui », puisque nous bénéficions d’au moins 30 ans de contributions évangéliques sur le sujet*. Mais c’est plutôt la perplexité qui m’emporte, après examen-par contraste-de certains sites ou blogues théologiques actuels, que j’aime parfois consulter, vu que les articles sur la question me paraissent-sauf erreur- plutôt rares, quand ils ne sont pas inexistants.

Sensible aux enjeux écologiques et environnementaux, je suis donc toujours intéressé par toutes les réflexions-surtout quand elles émanent d’évangéliques-sur ce sujet, chaque fois que j’en trouve. C’est ainsi que j’ai lu avec intérêt ce billet publié sur La Rebellution, intitulé : « COP21 et développement durable : Sauvons la planète ? »

J’aimerai « positiver », car cette contribution a au moins le mérite d’exister sur un site de (et pour) jeunes, même si ladite contribution n’a recueilli, à ce jour, aucun commentaire depuis sa publication. Mais je conclurai que l’article m’a malheureusement laissé sur ma faim, me paraissant « pécher » sur trois points, et notamment sur des questions de vocabulaire, présentées comme des évidences.

1)L’article débute par une introduction consacrée à la COP21, avant d’enchaîner avec « le sujet du développement durable », comme si ce concept était à lui seul synonyme de problématique écologique. L’auteur, Nicolas B., souligne que « dans les milieux évangéliques, le sujet du développement durable est abordé avec des pincettes. C’est un sujet parfois mis de côté en soutenant  qu’il y a quand même des choses plus importantes… ». Mais le plus exact serait de dire (et je serai d’accord avec l’auteur sur cette formulation) que les questions environnementales sont abordées « avec des pincettes dans les milieux évangéliques »(ou « certains », « de manière générale » ?), comme s’il y avait « mieux à faire » (Ou pour des raisons idéologiques, ajouterai-je). D’autre part, Nicolas B. relève également à juste titre d’autres extrêmes pour des raisons idéologiques, qu’il s’agisse de dégrader la planète « pour hâter le retour de Jésus » ou « de mettre l’accent d’une manière démesurée sur ce thème ». Ce qui est tout aussi démesuré que de négliger les thématiques environnementales et écologiques.

 2)Nicolas B. retient également l’analyse d’un article de Pierre Barthélémy, découvert sur « passeur de sciences », un des blogs du journal Le Monde, et jugé par lui « très intéressant ». L’auteur, un journaliste, estime que « la Terre a déjà subi tellement de cataclysmes que peu importe ce qui arrive, elle survivra toute seule d’une manière ou d’une autre. En fait, l’Homme, en détruisant son habitat est en train de s’autodétruire ». Pour Francis Schaeffer, dans « la pollution et la mort de l’homme »(Réédition BLF, 2015-nous en parlerons bientôt), c’est là une vision purement « pragmatique et égoïste » : la terre, création de Dieu, a une valeur en elle-même, et ne saurait être « une chose » aux ressources illimitées que l’on pourrait exploiter à sa guise. « L’Eglise devrait refuser aux hommes le droit de violer notre terre, comme on leur refuse le droit de violer nos femmes », ajoute crûment Francis Schaeffer(op. cit., p80, 87).

Or, sans expliquer pourquoi, Nicolas B. juge que « cette manière de penser » (est-elle biblique ?) du journaliste serait de nature à « recentrer le débat » (et sur quoi, d’ailleurs ?), et susceptible de « changer notre engagement envers le développement durable ». Mais envers le développement durable, ou envers la planète ? Il ne s’agit pas de confondre, mais de bien comprendre de quoi l’on parle. Qu’est-ce que « le développement durable » ?

Le développement durable est un concept présenté comme une réponse au défi de trouver dès aujourd’hui des solutions agricoles, industrielles et urbaines, susceptibles de nuire le moins possible à l’environnement, tout en permettant de nourrir et d’abriter au mieux le plus grand nombre d’individus. Et ce, bien entendu, sans freiner le progrès économique, technologique, et scientifique. Cette expression forgée par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature(IUCN) en 1980 (traduction maladroite de « Sustainable development » ou « développement soutenable ») est entrée dans le vocabulaire courant lorsque fut publié le rapport** de Mme Brundtland en 1987, qui était à l’époque Premier ministre de Norvège et Présidente de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement. Ledit rapport précise que le développement actuel doit aussi permettre aux générations futures de vivre dans des conditions de confort optimales. Il a été popularisé lors du Sommet de la Terre de Rio, en juin 1992.

Frédéric Baudin, directeur de « Culture Environnement Médias » (CEM : association « ancrée dans le protestantisme », qui a pour objet de promouvoir les valeurs chrétiennes dans les domaines de la culture, de l’environnement et des média) et auteur d’un document important (« La protection de l’environnement dans une perspective chrétienne. Pour une éthique de la Création : Bible et écologie »)estime que ce concept de développement durable pose un problème de cohérence : « l’idéal ainsi défini et les ambitions sont élevés, mais ils sont contrariés par les appétits humains les plus irrationnels et les moins maîtrisables » dénoncés dans la Bible »(op. cit., p 16). Je rajouterai également que le concept « développement durable » se heurte à une contradiction entre les rapports entre « développement » et « environnement », lesquels  renvoient à ceux, non moins problématiques, entre l’économie et l’écologie.

Comme mentionné plus haut, l’expression française « développement durable » est un dérivé(une dérive ?) de la version anglaise « développement soutenable » : « soutenable » renvoit aux capacités limitées de la Terre, tandis que « durable » est signe qu’un développement peut durer. Mais jusqu’à quel point ?

Est-il possible de prétendre atteindre un développement illimité dans un monde limité, aux ressources non moins limitées ? Est-il « souhaitable », « soutenable » de faire de l’économie (qui ne devrait être qu’un moyen) une fin en soi ?

Le développement durable serait-il alors « une imposture » ?

Certains le croient***. Il est temps pour les chrétiens évangéliques de s’arrêter pour réfléchir, pour évaluer la pertinence de ce qui pourrait bien être un mythe moderne.

3) En fin de compte, la réponse serait-elle dans « la sagesse (ou « l’espérance ») du colibri », récemment mise en avant par la commission d’éthique protestante évangélique, partenaire du CNEF ?

Au passage, le texte de la Commission éthique sur l’environnement et le climat est globalement très bon, soulevant bien le problème et les enjeux. Il souligne notamment avec justesse que « tout est lié », dans le sens d’une interdépendance des questions climatiques avec de nombreux autres aspects, conduisant à une réflexion plus globale susceptible d’ouvrir bien des horizons (y compris pour le comportement de chacun). Le lien est fait avec la responsabilité et la mission de l’Eglise, dans la proclamation et l’affirmation de l’Evangile.

Or, déclare Luc Olekhnovitch : « Face à l’énormité des problèmes écologiques et humains, ne nous résignons pas mais faisons notre part, c’est l’espérance du colibri, en attendant la venue de notre Seigneur qui établira une nouvelle terre où la justice habitera. »

Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette fable amérindienne, racontée par Pierre Rhabi, fondateur(2007) du mouvement…« Les Colibris », justement, voici de quoi il s’agit : « un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou tatillon, et agacé par cette agitation dérisoire lui dit : « hé, colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! ». Et le colibri lui répondit : « je le sais, mais je fais ma part. »

Tout cela est très joli, bien gentil et… « très sage », effectivement. Mais la parabole reste limitée.

A ce sujet, Frédéric Baudin déploreop. cit. p 38) que « nous nous contentons souvent de mesures « écologiques » individuelles [ « la goutte d’eau » du colibris-soit «faire notre part »] pour continuer à vivre de la même façon, tout en nous donnant bonne conscience. Nous sommes ainsi inondés de bons conseils visant à préserver notre environnement : fermer le robinet lorsqu’on se lave les dents, éteindre les lumières inutiles, préférer les douches aux bains, isoler nos maisons, etc. Toutes ces mesures, utiles et efficaces si l’on considère qu’elles ont un impact lorsqu’elles sont multipliées à l’échelle d’une population tout entière, restent toutefois superficielles sur le fond : elles semblent nous dispenser de choisir un autre mode de vie, plus respectueux des limites de notre planète, de ce qui la peuple et la compose, de l’être humain même. Ce sont des mesures en trompe-l’œil, sans relief, limitées à la dimension de l’homme et orientées vers lui seul »***.

Et il n’a échappé à personne que les petites gouttes d’eau que le gentil colibri dépose avec son bec n’y font rien, puisqu’à la fin, la forêt brûle…..

La légende pourrait avoir la suite suivante**** : alors arriva devant colibri, l’escargot qui lui tint à peu près ce langage : « dis donc colibri, comme disait Héraclite d’Ephèse, il faut mieux éteindre la démesure plus que l’incendie ! ». « Mais qu’est-ce que cela veut dire », demanda le colibri interdit ? « Cela veut dire que les solutions sont certes individuelles, mais aussi collectives, et qu’à le négliger on fait le jeu de l’individualisme forcené qui est justement la cause de l’incendie », répondit l’escargot. « Que faire, alors ? » demanda le colibri. « Eh bien, on pourrait s’arrêter pour réfléchir et ne pas réagir de manière impulsive…et faire appel à tous les animaux, qui pourraient, par exemple, faire la chaîne avec des seaux… » Et sans oublier de prévenir tout risque d’incendie à l’avenir.

A vous d’écrire la suite !

Conclusion provisoire :

Bref, au-delà de l’action « du » chrétien, de façon personnelle et individuelle***** (il faut effectivement bien commencer), il importe avant tout de penser « le témoignage » et l’action sur un plan global, collectif, communautaire, comme nous y invite le modèle du corps de Christ (cf 1 Cor.1214, Eph.4-6, Rom.12). Et, surtout, de penser de manière interdépendante, puisque tout est lié. C’est ainsi que nos actions paraîtront moins dérisoires.

 

Notes :

* Une bibliographie est prévue, prochainement. A noter que « La Terre, je gère » a été le thème de l’édition 2011 du grand rassemblement évangélique de Lognes(2000 personnes, cette année). De l’aveu des organisateurs à l’ouverture du colloque, à l’époque : « Écologie, environnement, développement durable » sont autant de questions qui prennent une importance croissante dans le débat public, mais qui restent peu abordées dans notre milieu évangélique francophone ». De fait, si des associations évangéliques (comme A Rocha France-qui organise une grande journée le 5 décembre prochain -avec le pasteur Frédéric Baudin) sont engagées sur le terrain en faveur de l’environnement, la théologie évangélique se fait jusqu’à présent peu entendre sur les questions d’écologie. Et maintenant ?

** Voir https://fr.wikisource.org/wiki/Notre_avenir_%C3%A0_tous_-_Rapport_Brundtland ou http://wwwv1.agora21.org/dd.html

*** Voir :

Christine Partoune, Michel Ericx, « Le développement durable – analyse critique », in « Diversité culturelle », répertoire d’outils créés par les formateurs de l’Institut d’Eco-Pédagogie (IEP), actualisé en septembre 2011 URL : http://www.institut-eco-pedagogie.be/spip/?article59

« Le Mythe du développement durable », un article de Florence Rodhain et Claude Llena, publié dans la revue Entropia, en janvier-février 2006 : http://www.entropia-la-revue.org/IMG/pdf/pre_ventique_RodhainLlena.pdf

Le site du réseau ACDD, qui rassemble des chercheurs et acteurs ayant une approche critique du développement durable / ville durable : http://www.reseaucritiquesdeveloppementdurable.fr/axe-5-durabilite-techniciste/presentation-2

Un hors-série d’Alternatives économiques consacré au « développement durable » (http://www.alternatives-economiques.fr/les-critiques-de-la-croissance-et-le-developpement-durable_fr_art_339_27569.html )

Latouche Serge, « L’imposture du développement durable ou les habits neufs du développement. », Mondes en développement 1/2003 (no 121) , p. 23-30 URL : www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2003-1-page-23.htm. DOI : 10.3917/med.121.0023.

« Comment peut-on encore croire au développement durable ? » Le débat du mensuel « La Décroissance », novembre 2015, numéro 124, pp 18-19

*** comme le relève le journaliste et éditeur Pierre Thiesset : « Paradoxalement, le changement collectif, la solidarité procéderaient donc de l’addition d’une multitude de choix individuels(…), d’une juxtaposition de comportements atomisés, et non plus d’un élan national… ». Et il n’y aurait plus de société, « seulement des individus qui font des petits gestes ». Ce n’est sans doute « pas un hasard si la rhétorique de Pierre Rabhi rencontre un tel succès à la fois dans les rangs d’écolos sincères, mais aussi auprès (…) de publicitaires comme Séguéla ou de libéraux trans-humanistes comme Attali, qui tous l’écoutent avec bienveillance…. »(La Décroissance de novembre 2014. Relayé ici)

Du même Pierre Thiesset, interviewé par Mahaut Herrmann, pour la revue « Limite » : « Il y a un risque à tout miser sur les petits gestes individuels et la construction d’alternatives « par en bas ». Bien sûr, il est indispensable d’opter pour la simplicité volontaire, d’effectuer un travail sur soi et de chercher à construire des rapports sociaux libérés de la marchandise, ici et maintenant, si l’on désire vraiment se défaire de l’emprise de l’économie et de la technique sur nos vies. Mais, comme l’écrit Harald Welzer dans son livre Les Guerres du climat, « il est politiquement irresponsable de donner l’impression qu’on pourrait résoudre par des précautions prises individuellement des problèmes qui sont dus au principe économique de la croissance par exploitation des ressources ». Le mot d’ordre des Colibris, du « chacun fait sa part », peut parfaitement se couler dans l’idéologie libérale actuelle : comme s’il n’y avait pas de société, comme s’il suffisait de changer les comportements de consommateurs atomisés pour lutter contre le changement climatique. Pour prendre un exemple parlant : ce n’est pas parce que 200 000 personnes achètent un panier dans une Amap pendant que 98 % de la population s’alimente en grande distribution que cela ressuscitera la paysannerie, aujourd’hui laminée….».

**** Suite imaginée par le mensuel « La Décroissance », dans une BD intitulée « Colibri le décroissant » (Numéro de février 2014n 106, pp 10-11)

*****  Voir une très intéressante discussion entre un internaute, le blogueur « Tribonien » et Philippe Viguier, co-auteur de « L’Evangile et le citoyen » (Ed. Clé) en commentaire de cet article paru sur Le Bon Combat : http://leboncombat.fr/comment-etre-a-la-fois-chretien-et-citoyen/

 

 

 

 

 

 

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3 réflexions sur “« Pendant la COP21 »(1) : pour « sauver la Terre », faut-il espérer du « développement durable » et raisonner avec une cervelle de colibri ?

  1. J’oubliai un récent article sur le développement durable, dans le cadre de la COP21, du très intéressant blogue « Minute initiative »(j’y reviendrai) : https://minutinitiative.wordpress.com/2015/12/01/de-quoi-parlons-nous-en-decembre/ Je retiens cette conclusion pertinente de son auteure : « Afin d’agir localement et de rester pertinent, il est aussi important de veiller à ce qui se décide à grande échelle, décisions qui, je l’espère, impacteront réellement le monde. »

  2. Merci Pepscafe pour cet article !

    Merci pour la citation de Schaeffer ! J’aime beaucoup cet auteur et vais m’intéresser de plus près à ce livre ! Je comprends ce que tu veux exprimer. Je ne remet pas du tout en question la valeur intrinsèque de la Terre.
    Je veux dire que si on voit une famille tatou empêtrée dans une forêt enflammée, l’action la plus urgente est le salut de la famille tatou, même si elle alimente malencontreusement le feu ! Dire « éteignons le feu, éteignons le feu » nous fait parfois oublier que les tatous sont en train de mourir.
    Mais on est bien d’accord qu’il faut aussi penser à éteindre le feu, sinon d’autres bêtes, et des arbres aussi, mourrons !
    Bref, le débat est recentré sur l’homme (« la mort de l’homme »), qui a, il me semble, une valeur plus importante que la planète. L’un est créé à l’image de son créateur, l’autre est sous la responsabilité du premier. (Et qui dit responsabilité, dit comptes à rendre, bien entendu…).

    Le développement durable me semble indissociable de la COP21. Non, il n’est pas synonyme de problématique écologique, mais parfois considéré comme archétype des solutions. Il a au moins le mérite de positionner chaque personne comme acteur dans le débat.
    Merci pour ton apport sur le sujet ! Je n’étais pas au courant de toutes ces critiques, et je reconnais que l’avant-dernière phrase de mon article est tendancieuse, merci pour les précisions.

    A bientôt !

  3. Bonjour !
    Bienvenue sur notre blogue, et merci pour ton commentaire, comme pour tes éclaircissements, qui me permettent de comprendre ce que tu as voulu dire.
    J’aurai pu commenter ton article, mais le développement aurait trop long, d’où cet article.
    Fraternellement et à bientôt !
    Pep’s

    PS : « la rubrique contact » se trouve dans le « qui suis-je ? »
    Re-PS : j’ai corrigé !

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