Enigme talmudique : quelles sont les modalités du mariage ?

Une énigme sur le mariage, qui commence par un lien improbable...

Une énigme sur le mariage, qui commence par un lien improbable…

Voici une bien curieuse énigme, qui débute par un lien improbable, découverte dans « Zeugma », un excellent ouvrage de M.A. Ouaknin(en cours de lecture), et que je reformule quelque peu :

Le Talmud, dans le traité « Qîddûšîn » pose la question suivante : quelles sont les modalités juridiques du mariage ?
La Michna répond : une femme est acquise selon trois chemins : par l’argent ou une valeur d’argent, par un contrat sans contre-valeur d’argent, par une relation sexuelle.

La Gemârâ’ demande : et d’où sait-on que l’argent est une des voies-modalités du mariage ?

La Michna répond : « Prise, prise du champ d’Ephron ! »

Quel rapport avec la question précédente ?
Une première explication souligne qu’il est écrit à propos de la femme dans le livre du Deutéronome (Deutéronome 24v 1, par ex) : « quand un homme prendra une femme ».

Mais qu’est-ce que « prendre (femme ») ?

Une règle herméneutique exige qu’un passage « obscur » s’explique par un passage « plus clair ». Aussi, l’on se souviendra qu’il existe un autre texte où le verbe « prendre » est utilisé dans une transaction qui se fait par de l’argent. L’on peut donc en conclure que l’argent est l’une des modalités du mariage !

Cet autre texte se trouve en Gen 23v13 : à la mort de Sara, sa femme, Abraham achète un tombeau dans un champ et dit à Ephron, le vendeur : « J’ai donné l’argent du champ, prends (-le-) de moi, et là, j’ensevelirai ma morte ». Abraham paie donc 400 sicles d’argent et acquiert donc le champ et la grotte qui s’y trouve. Tout cela résumé par : « Prise, prise du champ d’Ephron ! »

Selon Ouaknin, cette gezêrâh šâwâh talmudique invite à réfléchir sur la relation entre l’homme et la femme dans le mariage, à l’horizon de la mort de Sara et de l’acquisition du tombeau. Car la question qui est en réalité posée est bien : « qu’est-ce qu’un couple ? »

Au moment précis où l’homme entre dans une relation conjugale, au moment du mariage, il entre, par la gezêrâh šâwâh, « dans une relation à la mort ». Dans ce texte, le Talmud propose de mettre en évidence la distinction entre le « désir » et le « besoin », et par là, il nous présente une recherche d’une définition de l’amour !
Par l’exemple, quelqu’un est dans la solitude et ne supporte pas de vivre seul ; de ce fait, il recherche la compagnie d’une autre personne. Si, pour faire en sorte que l’autre se rapproche de lui, il est amené à dire « je t’aime », peut-on véritablement parler d’ « amour », ou est-il plus juste de parler de « haine de la solitude » ? Aime-t-on l’autre pour lui ou pour soi-même ?
C’est cette question que pose le Talmud en demandant quelles sont les modalités du mariage. Quand le geste de relation à la femme fait référence au geste d’Abraham, que signifie-t-il ?
Lorsqu’Abraham donne cette somme considérable pour acheter le tombeau de Sara, il le fait pour elle, sans espoir d’aucun geste en retour de sa part, puisque cette dernière est morte. Geste de pur don, « transcendant », pour l’Autre. De même, quand l’homme donne de l’argent ou une valeur d’argent dans le rite du mariage en référence à Abraham, il exprime par là un amour non lié à de simples besoins, psychologiques, sentimentaux, sexuels ou autres. Geste pour lequel il n’attend ni « amen, ni merci ». Ce rapport à l’Autre en terme de « transcendance »* pure se nomme « désir » pour l’Autre ou encore désir métaphysique, qui s’oppose au « besoin immanent »* au Moi.
Question subsidiaire : comment atteindre un tel amour si pur ? Quel serait notre modèle ? A moins que l’amour ne soit un « compromis » (une tension ?) entre « désir » et « besoin » ?

Source : M.A. Ouaknin. Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains. Seuil, 2013(Point), pp 149-152

Notes :

*« Donner » est « transcendant » ; « prendre » est « immanent ». Mais il y a des cas où « donner » relève de l’immanence, lorsque nous donnons pour recevoir en retour (par ex, pour attendre un « amen » ou un « merci »)…

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