Althusius : la politique « autrement »

« Les chrétiens doivent s’engager en politique », dit-on. Au niveau national ou(les municipales 2014 donnent justement l’occasion)local.

L’on peut bien entendu se réjouir d’un tel engagement, mais tout dépend « pour quoi » et, surtout, pour quelle « politique ».

Car l »‘engagement en politique » se heurte à plusieurs écueils :

1)D’abord, le contexte « moderne » dans lequel nous vivons actuellement en Occident, où, comme le rappelle Paul Wells dans « La théorie politique «réformationnelle» et le pacte social », publié dans « La Revue Réformée »*, « une (de ses) caractéristiques est la montée de l’individualisme et son corrélat – la relation entre l’individu et la communauté ».

Une certaine idéologie politique considère, de façon peut-être idéalisée, que la séparation radicale entre l’individu et l’Etat (également jugé comme étant « le problème ») est le moyen de garantir les droits fondamentaux de l’individu. Comme l’explique Paul Wells, cette séparation a également été « un outil pour remodeler la société humaine au moyen de programmes imaginés par des «ingénieurs» sociaux. L’Etat est aussi considéré comme le bienfaiteur omniprésent et omnipotent qui prend en main les intérêts des citoyens ».

Entre les deux positions, que reste-t-il ? Un « intermédiaire », pourtant vital, malheureusement bien malmené : en effet, l’évolution moderne vers le « pouvoir central » ou le « centralisme étatique » comme moteur de gouvernement, a entraîné un affaiblissement de ce que l’on appelle les « corps intermédiaires » entre l’Etat et l’individu, soit toutes les formes de vie associative non gouvernementale [voir le « plan social » qui touche actuellement les associations en France], y compris la famille et l’Église. C’est particulièrement vrai en France, République fortement centralisée.

D’autre part, cet affaiblissement desdits corps intermédiaires favorise l’essor de l’individualisme et du libéralisme, lequel libéralisme « fait de l’individu et de ses droits inaliénables (liberté, propriété…) le centre et l’origine des relations sociales ». Mais qualifié de « main invisible, qui, sans contre-pouvoir ni encadrement extérieur, classe et hiérarchise », il est aussi destructurant par essence : « le libéralisme disloque la société, mais ne la conserve pas ».

2) Mais au-delà d’une menace de « totalitarisme étatique »(certes aliénant), le plus inquiétant(et non des moindres)est peut-être cette désillusion quasi généralisée des citoyens vis-à-vis de la « politique politicienne » ou de caniveau, conséquence des dérives du modèle démocratique des pays libéraux en Occident**. Comment alors prétendre « faire de la politique autrement », surtout si on se met à en faire, de « la politique politicienne » ?

C’est pourquoi, estime Paul Wells, il est peut-être temps de (re)considérer « la contribution importante dans le domaine de la théorie politique-mais souvent oubliée-de la pensée de la Réforme protestante. Celle-ci a cherché à développer une vision de la vie sociale et politique fondée sur les notions d’alliance et de consensus, c’est-à-dire d’accords mutuellement consentis. Cette vision peut favoriser une réflexion, d’une part, sur l’exercice équilibré de l’autorité dans la société, en termes de consensus, et, d’autre part, sur l’importance des institutions médiatrices entre l’Etat et l’individu ».

Dans ce cadre, et alors que nous voterons dimanche prochain(23 mars), pour le premier des élections municipales***, la pensée du protestant allemand Johannes Althusius (1556-1637), très originale, est absolument à découvrir****.

Son ouvrage majeur, « Politica Methodice Digesta« *****, écrit en 1603 et complété en 1610, paru sous sa forme définitive en 1614, contient ce qui peut être considérée comme la plus grande critique du système hiérarchique et centralisé du pouvoir «pyramidal»(dont le Saint Empire romain germanique est le plus bel exemple)à la lumière de la théologie réformée de l’alliance.  Système auquel l’auteur oppose une vision alternative, voire meilleure. Appelé le « père du fédéralisme », il est aussi l’un des premiers théoriciens de la subsidiarité, principe essentiel de l’Union européenne******.
Dans son traité, Althusius présente une théorie de la politique, où « la vie de la cité est avant tout une question de symbiose, la manière de vivre ensemble ou des vies qui s’organisent dans l’harmonie ».  Et la politique selon Althusius « est l’art d’associer (consociandi) les êtres humains dans le but d’établir, de cultiver et de maintenir, entre eux, une vie sociale. Ainsi, nous l’appelons la ‹symbiotique›. Le sujet de la politique est l’acte d’association (consociatio) par lequel ceux qui vivent ensemble s’engagent les uns avec les autres, par un pacte explicite ou implicite, en vue d’un partage (communicatio) mutuel de tout ce qui est utile et nécessaire pour promouvoir l’harmonie dans la vie sociale. Le but de l’action politique est une vie commune (symbiosis) qui est sainte, juste, agréable et heureuse, une vie où il ne manque rien de nécessaire et d’utile à l’être humain.»

Une telle définition, comme le relève Paul Wells, a de quoi nous surprendre quand, pour nous, « la politique » est habituellement porteuse d’un esprit « clivant » avec une idée d’opposition et d’affrontement. Ainsi, par exemple, les chrétiens se souviendront peut-être comment ils ont vécu la dernière présidentielle. Cependant, un tel clivage, face à la complexité de certains enjeux ou débats, empêche le citoyen(chrétien ou non) de se former une réelle opinion. Et ledit citoyen(chrétien ou non) en est alors réduit à être « une brebis qui élit le berger dont le son de la voix est le plus agréable » ou  à  « voter oui ou non, sans avoir lu, par exemple, le projet de Traité constitutionnel européen » de 2005(texte complexe, s’il en est).

A l’inverse, remarque Paul Wells, Althusius « dédramatise » le fait politique, « auquel nous demandons beaucoup en pensant que les hommes politiques vont tenir leurs promesses ». En effet, la politique n’est pas, selon lui, l’exercice du pouvoir, c’est un savoir-vivre-ensemble. Sa vision repose sur une société fondée sur l’alliance existant entre les êtres humains au sein de laquelle la participation, l’engagement personnel et les relations interpersonnelles sont essentiels. Dans cette vision, l’individu prime sur le collectif et non le contraire, mais l’individu existe dans une collectivité, l’alliance étant le fondement de la socialisation ».

La suite ici :

http://www.theonomia.fr/article-22689401.html   ou :

http://larevuereformee.net/articlerr/n244/la-theorie-politique-%C2%ABreformationnelle%C2%BB-et-le-pacte-social

Relire également, en comparaison, le principe du corps de Christ en 1 Corinthiens 12.

Notes :

*In La revue Réformée N° 244 – 2007/5 – OCTOBRE 2007 – TOME LVIII. Carrefour théologique Aix-en-Provence, mars 2007 : Protestantisme et libertés

** Dérive que l’on ne veut peut-être pas voir, du fait d’une « tentation de plus en plus visible » de considérer « la démocratie se prétendre la religion de l’Occident, au risque d’un unanimisme qui tue le débat, la différence, le différend, comme le souligne le philosophe et professeur d’éthique Olivier Abel. [cité par Sébastien Fath dans une note de blogue datée du 21/03/14]Celui-ci « appelle à développer la réflexion pluridisciplinaire sur le politique, la différence, le « vivre-ensemble », l’espace public. Quitte à démythologiser les grands discours, soit-disant laïques, sur une démocratie ou une République aux attributs quasi divins ».

*** Municipales dont il est important de connaître les enjeux. Quels médias sauront nous donner « à comprendre », plutôt que de nous abreuver de « politique politicienne » ? Voir, par exemple : http://elections-municipales2014.fr/2014/01/04/les-dix-dossiers-strategiques-qui-attendent-les-maires-en-2014/ ; http://elections-municipales2014.fr/bon-a-savoir/enjeux-municipales-2014/ ; http://www.youphil.com/fr/article/07314-comparateur-inegalites-ville?ypcli=ano ; http://www.m2014.fr/74/comment-devrait-etre-un-bon-maire-en-2014.htm

****A noter que l’on fait notamment l’éloge d’Althusius sur les sites ou forums libéraux. Or, rien n’est plus éloigné du libéralisme (comme du centralisme étatique) que la pensée d’Althusius.

***** En anglais. Sinon, voir ici.

****** Notamment rappelé dans ce billet récent de Patrice de Plunkett : « les évêques européens et les élections[européennes] de juin ».

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2 réflexions sur “Althusius : la politique « autrement »

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