Face à « la Vague » : se laisser emporter, « surfer » ou résister

Comment sait-on que l’on a retenu les leçons de l’histoire ?

Le roman « La Vague » de Todd Strasser*(1981), que j’ai reçu(avec beaucoup d’autres) et lu hier soir, tente d’apporter une réponse à cette question, par le biais d’une étrange expérience. Le livre se fonde sur un incident qui s’est réellement produit en 1969 pendant un cours d’histoire au lycée de Palo Alto, en Californie. Selon Ron Jones, le professeur concerné, personne n’en parla durant les trois années suivantes. « Il s’agit, dit-il, de l’événement le plus effrayant que j’ai jamais vécu dans une salle de classe »**.

Tout a commencé par un cours d’histoire de Terminale sur la Seconde Guerre Mondiale. Le professeur, Ben Ross, un homme qui a pour habitude de se donner à fond dans tout ce qui le passionne, montre à ses élèves un documentaire sur les atrocités commises par les Nazis dans les camps de concentration. Son intention, explique-t-il, n’est pas « simplement de les émouvoir », mais de les amener « à réfléchir sur ce qu’ils viennent de voir »(op. cit., p26).

Certains(des garçons)restent persuadés qu’ils ne laisseront jamais « une minorité de ce genre gouverner la majorité »(op. cit., p28). Pour d’autres, « c’est de l’histoire ancienne. C’est arrivée une fois et le monde entier a retenu la leçon. Ça n’arrivera plus »(op. cit., p36, 41). Mais surtout, pour d’autres, bouleversés et révoltés, la question reste insoluble : « comment cela a-t-il pu se produire ? Comment les Allemands [des années 30] ont-ils pu laisser les Nazis(10 % de la population)assassiner des gens presque sous leurs yeux pour ensuite affirmer qu’ils n’en savaient rien ? Comment peut-on être aussi cruel ? »(op. cit., p 28,30)

Incapable d’expliquer à ses élèves comment la majorité des Allemands n’ont pu massivement dire « non » à une minorité, même organisée et prétendre être la majorité ignorante,  le professeur décide donc de faire l’expérience de « La Vague » avec sa propre classe. Il commence par leur inculquer une discipline : une façon de se tenir droit, de marcher, de poser et répondre à des questions. Puis viennent l’esprit de corps, les slogans(« la force par la discipline, la force par la communauté, la force par l’action »), le logo(« la vague »), le salut(op. cit., pp 73-76). Bientôt, le phénomène touche tous les élèves de Terminale, et une partie des Premières.  Le professeur, Ben Ross, se prête au jeu et devient le leader incontesté de « La Vague », passant d’une figure d’autorité à une figure de pouvoir.

Dans un premier temps, les effets de « La Vague » semblent positifs, au point que David, un élève de la classe, souhaite appliquer la même discipline à l’équipe du lycée qui collectionne les défaites(op. cit., pp76-81). Néanmoins, Ben est mis en garde par sa femme(« tu viens de créer des monstres », op. cit., p69) et par le proviseur du lycée, qui lui rappelle que « l’expérience concerne des jeunes adolescents impressionnables. Parfois », dit-il, « nous avons tendance à oublier qu’en raison de leur jeune âge, ils n’ont pas encore développé l’esprit critique, que, nous l’espérons, ils auront un jour. »(op. cit., pp 129-130)

Or, « La Vague » prend peu à peu une toute autre tournure : les élèves qui ne souhaitent pas faire partie du mouvement font l’objet d’intimidations ou de menaces ; ceux qui ne font pas le salut se voient refuser des places au stade ; l’ex-souffre douleur de la classe, pour qui l’expérience semble changer positivement la vie, se propose d’être le garde du corps de Ben Ross ; le professeur constate que ses élèves semblent apprendre plus vite et plus efficacement, mais au détriment de l’argumentation et d’une réflexion poussée…les langues(anonymes, par peur de représailles)se délient pour dénoncer une dérive « fasciste » de « La Vague »….Laurie, une autre élève rédactrice en chef du journal du lycée, commence à avoir des doutes : sera-t-elle la seule ? Jusqu’où ira « La Vague » ? Pourra-t-on l’arrêter ?

Une histoire qui est donc basée sur des faits réels. Néanmoins, ce n’est pas du documentaire : cela reste romancé(avec sans doute pas mal de raccourcis pour des raisons de choix narratifs), facile à lire, « peu épais » et « écrit gros ». Néanmoins, un sentiment de malaise émerge de la lecture : n’aurions-nous, en fin de compte, rien appris de cette période, au point d’être en mesure de reconstituer un même phénomène de manipulation des masses ? Et, plus grave encore, de trouver cela fascinant ? Fascinant fascisme ? Une vérité qui (nous) dérange.

Un livre abordable à lire, pour ne pas oublier que «Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde».(Brecht. Epilogue de La Résistible Ascension d’Arturo Ui, 1941)

« Ne vous conformez pas aux habitudes de ce monde, mais laissez Dieu vous transformer et vous donner une intelligence nouvelle. Vous pourrez alors discerner ce que Dieu veut : ce qui est bien, ce qui lui est agréable et ce qui est parfait ».(Rom.12v2. Version en français courant)

D’autres lectures toutes aussi pertinentes sur le sujet sont également possibles :

« Rhinocéros » d’Eugène Ionesco (Folio) : un étrange phénomène frappe les habitants d’une petite ville. On y voit paraître dans les rues un rhinocéros, puis un autre…A chaque apparition de rhinocéros correspond la disparition d’un habitant. Face à cette sorte d’épidémie(« la rhinocérite »)qui se répand rapidement, les gens commencent par se révolter, puis ils se soumettent en cherchant à comprendre ces bêtes, en trouvant même des justifications à cette épidémie de métamorphoses. Ils vont même jusqu’à vouloir comprendre le phénomène de l’intérieur, tentent l’expérience et deviennent à leur tour rhinocéros. Qui résistera ?

« La ferme des animaux » de Georges Orwell(Folio) : une excellente fable que l’on ne présente plus. Lassés des mauvais traitements, les animaux de la Ferme du manoir se révoltent et chassent Mr Jones, leur fermier. Ils proclament alors une nouvelle société où tous les animaux sont égaux. Mais quelques uns dans la ferme décident bientôt que « certains sont plus égaux que d’autres »…Une parodie de la révolution russe et de toutes les révolutions perverties.

Voir aussi le dessin animé britannique éponyme(à partir de 11 ans) de John Halas et Joy Batchelor(1954), adaptation de la nouvelle de Georges Orwell qui vaut le détour, mais avec une fin quelque peu différente. Salué par la critique, il fut élu « meilleur film » en 1954. Pourtant, il ne sera visible en France qu’en 1993. Le film a fait l’objet d’une réédition numérique, élaborée à partir d’un master restauré, et est distribué par Malavida qui l’avait déjà réédité en DVD en 2005.

Pour en savoir plus :  http://www.kidclap.fr/film/la-ferme-des-animaux,9659 ; http://www.kidclap.fr/notes-de-prod/la-ferme-des-animaux,9659-note-100853

« Mâtin brun » de Frank Pavloff (Cheyne éditeur): chronique de la lâcheté ordinaire face à une « vague brune ». Le narrateur et son copain, simples observateurs, subissent la mise en place progressive d’un « Etat brun », sous prétexte qu’ils ne sont pas concernés. Jusqu’au jour où….Ecrit dans le contexte des municipales de 1995, qui avaient vu le Front National emporter certaines villes(Orange, Toulon, Marignane. Puis Vitrolles en 1997…). Contrairement à ce que certains affirment, réécrivant l’histoire, le FN a bien été « aux affaires « , au niveau local. De même qu’il y a eu 35 députés FN entre 1986 et 1988. Il est facile de prendre connaissance des bilans de ses gestions passées. Voir aussi nos autres billets sur la question : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/06/24/banalisation-de-lextreme-seduction/ ; https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/10/02/vous-etes-chretien-et-au-milieu-de-vous-certains-revent-de-matin-brun/

« La Fascination du Nazisme » de Peter Reichel(édition Odile Jacob, 1993) : comment le peuple allemand a-t-il pu idéaliser à ce point le Troisième Reich, pourtant fondé sur la violence, la destruction et l’horreur ? L’auteur analyse avec brio l’esthétique nazie et ses racines culturelles, le décorum, la mythologie autour desquels s’est édifié le pouvoir hitlérien, jouant à la perfection de la radio, du cinéma, du sport, des loisirs…pour séduire et rassembler derrière lui la nation allemande.

L’adaptation cinématographique de « La Vague »(que je n’ai pas vue), par Denis Gansel (2009), réalisateur et co-scénariste du film avec Todd Strasser et Peter Thorwarth, transposée dans l’ Allemagne d’aujourd’hui.

La mini-série « V » de Kenneth Johnson(1983), adaptée de la nouvelle de l’écrivain Sinclair Lewis, intitulée « It Can’t Happen Here » (« Cela ne peut pas arriver ici ») et publiée en 1935. La nouvelle est disponible en anglais, uniquement, ici. A la base, Kenneth Johnson avait eu l’idée d’un téléfilm explorant l’attitude d’Américains vivant sous un régime fasciste.

Enfin, il est aussi édifiant 1)de reconsidérer les trois tentations de Jésus-Christ cf Matt. 4v1-11 : manipuler les besoins primaires(ou flatter les « bas instincts »)des personnes, fasciner les foules et dominer ; et, surtout, 2)les réponses de Jésus, victorieux de ces tentations : Matt.4v4, 7, 10.

Notes :

* Disponible en français chez Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2008(Pocket jeunesse. PKJ, 2009. 228 p. Précédé d’un avant-propos et suivi d’une postface de l’éditeur : « bestiaire du totalitarisme ordinaire »). A partir de 15 ans ou fin de troisième.

** Cité dans l’avant-propos de l’édition « Pocket jeunesse »(2009)de « La Vague », p 9

Althusius : la politique « autrement »

« Les chrétiens doivent s’engager en politique », dit-on. Au niveau national ou(les municipales 2014 donnent justement l’occasion)local.

L’on peut bien entendu se réjouir d’un tel engagement, mais tout dépend « pour quoi » et, surtout, pour quelle « politique ».

Car l »‘engagement en politique » se heurte à plusieurs écueils :

1)D’abord, le contexte « moderne » dans lequel nous vivons actuellement en Occident, où, comme le rappelle Paul Wells dans « La théorie politique «réformationnelle» et le pacte social », publié dans « La Revue Réformée »*, « une (de ses) caractéristiques est la montée de l’individualisme et son corrélat – la relation entre l’individu et la communauté ».

Une certaine idéologie politique considère, de façon peut-être idéalisée, que la séparation radicale entre l’individu et l’Etat (également jugé comme étant « le problème ») est le moyen de garantir les droits fondamentaux de l’individu. Comme l’explique Paul Wells, cette séparation a également été « un outil pour remodeler la société humaine au moyen de programmes imaginés par des «ingénieurs» sociaux. L’Etat est aussi considéré comme le bienfaiteur omniprésent et omnipotent qui prend en main les intérêts des citoyens ».

Entre les deux positions, que reste-t-il ? Un « intermédiaire », pourtant vital, malheureusement bien malmené : en effet, l’évolution moderne vers le « pouvoir central » ou le « centralisme étatique » comme moteur de gouvernement, a entraîné un affaiblissement de ce que l’on appelle les « corps intermédiaires » entre l’Etat et l’individu, soit toutes les formes de vie associative non gouvernementale [voir le « plan social » qui touche actuellement les associations en France], y compris la famille et l’Église. C’est particulièrement vrai en France, République fortement centralisée.

D’autre part, cet affaiblissement desdits corps intermédiaires favorise l’essor de l’individualisme et du libéralisme, lequel libéralisme « fait de l’individu et de ses droits inaliénables (liberté, propriété…) le centre et l’origine des relations sociales ». Mais qualifié de « main invisible, qui, sans contre-pouvoir ni encadrement extérieur, classe et hiérarchise », il est aussi destructurant par essence : « le libéralisme disloque la société, mais ne la conserve pas ».

2) Mais au-delà d’une menace de « totalitarisme étatique »(certes aliénant), le plus inquiétant(et non des moindres)est peut-être cette désillusion quasi généralisée des citoyens vis-à-vis de la « politique politicienne » ou de caniveau, conséquence des dérives du modèle démocratique des pays libéraux en Occident**. Comment alors prétendre « faire de la politique autrement », surtout si on se met à en faire, de « la politique politicienne » ?

C’est pourquoi, estime Paul Wells, il est peut-être temps de (re)considérer « la contribution importante dans le domaine de la théorie politique-mais souvent oubliée-de la pensée de la Réforme protestante. Celle-ci a cherché à développer une vision de la vie sociale et politique fondée sur les notions d’alliance et de consensus, c’est-à-dire d’accords mutuellement consentis. Cette vision peut favoriser une réflexion, d’une part, sur l’exercice équilibré de l’autorité dans la société, en termes de consensus, et, d’autre part, sur l’importance des institutions médiatrices entre l’Etat et l’individu ».

Dans ce cadre, et alors que nous voterons dimanche prochain(23 mars), pour le premier des élections municipales***, la pensée du protestant allemand Johannes Althusius (1556-1637), très originale, est absolument à découvrir****.

Son ouvrage majeur, « Politica Methodice Digesta« *****, écrit en 1603 et complété en 1610, paru sous sa forme définitive en 1614, contient ce qui peut être considérée comme la plus grande critique du système hiérarchique et centralisé du pouvoir «pyramidal»(dont le Saint Empire romain germanique est le plus bel exemple)à la lumière de la théologie réformée de l’alliance.  Système auquel l’auteur oppose une vision alternative, voire meilleure. Appelé le « père du fédéralisme », il est aussi l’un des premiers théoriciens de la subsidiarité, principe essentiel de l’Union européenne******.
Dans son traité, Althusius présente une théorie de la politique, où « la vie de la cité est avant tout une question de symbiose, la manière de vivre ensemble ou des vies qui s’organisent dans l’harmonie ».  Et la politique selon Althusius « est l’art d’associer (consociandi) les êtres humains dans le but d’établir, de cultiver et de maintenir, entre eux, une vie sociale. Ainsi, nous l’appelons la ‹symbiotique›. Le sujet de la politique est l’acte d’association (consociatio) par lequel ceux qui vivent ensemble s’engagent les uns avec les autres, par un pacte explicite ou implicite, en vue d’un partage (communicatio) mutuel de tout ce qui est utile et nécessaire pour promouvoir l’harmonie dans la vie sociale. Le but de l’action politique est une vie commune (symbiosis) qui est sainte, juste, agréable et heureuse, une vie où il ne manque rien de nécessaire et d’utile à l’être humain.»

Une telle définition, comme le relève Paul Wells, a de quoi nous surprendre quand, pour nous, « la politique » est habituellement porteuse d’un esprit « clivant » avec une idée d’opposition et d’affrontement. Ainsi, par exemple, les chrétiens se souviendront peut-être comment ils ont vécu la dernière présidentielle. Cependant, un tel clivage, face à la complexité de certains enjeux ou débats, empêche le citoyen(chrétien ou non) de se former une réelle opinion. Et ledit citoyen(chrétien ou non) en est alors réduit à être « une brebis qui élit le berger dont le son de la voix est le plus agréable » ou  à  « voter oui ou non, sans avoir lu, par exemple, le projet de Traité constitutionnel européen » de 2005(texte complexe, s’il en est).

A l’inverse, remarque Paul Wells, Althusius « dédramatise » le fait politique, « auquel nous demandons beaucoup en pensant que les hommes politiques vont tenir leurs promesses ». En effet, la politique n’est pas, selon lui, l’exercice du pouvoir, c’est un savoir-vivre-ensemble. Sa vision repose sur une société fondée sur l’alliance existant entre les êtres humains au sein de laquelle la participation, l’engagement personnel et les relations interpersonnelles sont essentiels. Dans cette vision, l’individu prime sur le collectif et non le contraire, mais l’individu existe dans une collectivité, l’alliance étant le fondement de la socialisation ».

La suite ici :

http://www.theonomia.fr/article-22689401.html   ou :

http://larevuereformee.net/articlerr/n244/la-theorie-politique-%C2%ABreformationnelle%C2%BB-et-le-pacte-social

Relire également, en comparaison, le principe du corps de Christ en 1 Corinthiens 12.

Notes :

*In La revue Réformée N° 244 – 2007/5 – OCTOBRE 2007 – TOME LVIII. Carrefour théologique Aix-en-Provence, mars 2007 : Protestantisme et libertés

** Dérive que l’on ne veut peut-être pas voir, du fait d’une « tentation de plus en plus visible » de considérer « la démocratie se prétendre la religion de l’Occident, au risque d’un unanimisme qui tue le débat, la différence, le différend, comme le souligne le philosophe et professeur d’éthique Olivier Abel. [cité par Sébastien Fath dans une note de blogue datée du 21/03/14]Celui-ci « appelle à développer la réflexion pluridisciplinaire sur le politique, la différence, le « vivre-ensemble », l’espace public. Quitte à démythologiser les grands discours, soit-disant laïques, sur une démocratie ou une République aux attributs quasi divins ».

*** Municipales dont il est important de connaître les enjeux. Quels médias sauront nous donner « à comprendre », plutôt que de nous abreuver de « politique politicienne » ? Voir, par exemple : http://elections-municipales2014.fr/2014/01/04/les-dix-dossiers-strategiques-qui-attendent-les-maires-en-2014/ ; http://elections-municipales2014.fr/bon-a-savoir/enjeux-municipales-2014/ ; http://www.youphil.com/fr/article/07314-comparateur-inegalites-ville?ypcli=ano ; http://www.m2014.fr/74/comment-devrait-etre-un-bon-maire-en-2014.htm

****A noter que l’on fait notamment l’éloge d’Althusius sur les sites ou forums libéraux. Or, rien n’est plus éloigné du libéralisme (comme du centralisme étatique) que la pensée d’Althusius.

***** En anglais. Sinon, voir ici.

****** Notamment rappelé dans ce billet récent de Patrice de Plunkett : « les évêques européens et les élections[européennes] de juin ».