Les miettes du riche suffisent-elles à nourrir le pauvre ?

Le "Baron noir" de Petillon : "self made bird"

Le « Baron noir » de Petillon : « self made bird »

Il semble que non, si l’on en croit la parabole de Lazare et du riche, racontée par Jésus(Luc 16v19-31), puisque le pauvre meurt(comme le riche après lui, d’ailleurs)

La brebis du pauvre doit-elle nourrir l’invité du riche ?

Là encore, il semble que non : il suffit de lire ou relire la réaction d’un roi célèbre à ce sujet(2 Sam12v1-6 )-roi dont le rôle est d’« ouvrir la bouche pour le muet et de prendre la cause des délaissés »(Prov.31v8-9).

Bref, autant de questions dérangeantes-quand elles ne sont pas jugées provocatrices-susceptibles de nous éclairer, particulièrement aujourd’hui.

Le journaliste Patrice de PLUNKETT, ironisait, sur son blog, à propos de ce théorème libéral qui stipule que « quand les riches maigrissent, les pauvres meurent ». En réalité, constate-t-il, c’est l’inverse qui est vrai : « les pauvres meurent et les riches grossissent ».

Car, comme le relève encore Patrice de PLUNKETT, « 10 % de la population mondiale raflent 86 % des richesses, tandis que les 1 % les plus nantis accaparent 46 % des actifs….

 

Ce constat soulève plusieurs questions : « Les inégalités ne cessent de croître. Pourtant la richesse monétaire des individus, à l’échelle mondiale, a doublé en une décennie ! Qui détient ces fortunes ? Quels sont les pays qui tirent leur épingle du jeu ? Quelle serait la richesse de chaque Français si on répartissait l’argent de manière égalitaire ? »

Quant à nous-chrétiens ou non-nous ne sommes peut-être pas économistes, ou alors, nous ne nous sentons peut-être pas compétents pour donner un avis autorisé sur la question.

Cependant, la Parole de Dieu, la Bible, est là et elle contient des principes susceptibles de nous éclairer sur cette situation, ainsi que sur les pistes et solutions possibles.

Tout en citant le rapport BRANDT « Nord-Sud : un programme de survie »(1980)**, John STOTT, dans « Le chrétien et les défis de la vie moderne »(volume 1). Ed. Sator, collec. Alliance, 1987(pp217-245-chap. « L’inégalité économique nord-sud »), en voit deux :

-Le principe de l’unité : « la planète est une, ainsi que la race humaine » ; la Terre appartient à Dieu, qui l’a créée, et nous qui qui la peuplons, nous ne sommes que « les gérants », et nous lui appartenons également, cf Psaume 24v1. « Dieu a donc créé un seul peuple(…) et lui a donné un seul lieu d’habitation ». C’est à ce seul peuple-l’humanité-que Dieu a donné le commandement de Gen.1v28. Ainsi, au commencement, il n’était pas dans le plan de Dieu de diviser la terre en nations rivales(division et dispersion datant de Babel, cf Gen.11), vivant selon la loi du plus fort ou selon l’esprit d’une « concurrence libre et non faussée »***. Au contraire, tous les hommes « devaient mettre en valeur la terre toute entière, pour le bien commun »(op.cit. p228-230)

-Le principe de l’égalité, cf 2 Cor.8v8-15 : « Le Seigneur s’est dépouillé de sa richesse à cause de notre pauvreté pour que par sa pauvreté nous puissions avoir part à sa richesse. La renonciation du Christ visait ainsi une certaine égalité ».  Une expression de sa grâce : nous sommes appelés à agir de façon similaire, par amour, de façon libre et spontanée(op. cit., pp 235-237).

A noter que le terme employé par Paul est « isotès », qui signifie certes « égalité », mais aussi « justice », « équité », et non « uniformité ».

Ce passage de 2 Corinthiens 8v8-15, souligne John STOTT,  se base sur un autre texte de l’Ancien Testament concernant la manne(Exode16) : « celui qui avait ramassé plus n’avait rien de trop, et celui qui avait ramassé moins n’en manquait pas. Chacun ramassait ce qu’il fallait pour sa nourriture »****(v18).

Les effets de la spéculation sont décrits aux vv19-20 : « Moïse leur dit : Que personne n’en laisse jusqu’au matin. Ils n’écoutèrent pas Moïse, et il y eut des gens qui en laissèrent jusqu’au matin ; mais il s’y mit des vers, et cela devint infect. Moïse fut irrité contre ces gens ». Si l’on stocke, « ça pue ».

Résumons, dit donc STOTT :« Dieu a donné tout le nécessaire pour répondre aux besoins de tous les êtres humains(…)il ne supporte pas la disparité opposant l’abondance à l’indigence, la richesse  à la pauvreté ; lorsqu’une situation de ce genre apparaît, on devrait pouvoir y remédier par un réajustement dans le but d’assurer l’égalité ou de répondre à la justice ; la motivation qui pousse le chrétien à rechercher une telle justice est la grâce, cet amour empreint de générosité qui a amené Jésus-Christ à devenir pauvre, de riche qu’Il était, afin que par sa pauvreté nous soyons enrichis ; les chrétiens sont appelés à suivre l’exemple du Seigneur et à prouver ainsi la sincérité de leur amour. »(op. cit., p238)

Comment alors concilier les enseignements de la Bible, Parole de Dieu, sur l’unité et la diversité, sur l’égalité et l’inégalité ?

« Le premier problème », juge John STOTT, « est celui de notre style de vie personnel », dans le sens qu’« il ne devrait pas y avoir de contraste évident entre notre style de vie et celui de notre entourage ». Il est donc possible d’adopter « un niveau de vie témoignant d’un amour empreint du souci d’autrui et du désir de partager », de recevoir sans embarras, « de façon naturelle et réciproque. »(op. cit., p 240)

Vivre de cette façon serait, à notre sens, l’expression de cette grâce de Dieu, que nous avons évoquée plus haut. Et « la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes », qui « a été manifestée », nous dit Tite 2v11-12, « nous enseigne à renoncer à une mauvaise conduite et aux désirs terrestres, pour mener dans ce monde une vie raisonnable, juste et fidèle à Dieu »(Français courant). « Raisonnablement »(ou « sagement »), « justement » et « fidèle à Dieu »(ou « pieusement ») : John STOTT ne le dit pas explicitement, mais on pourrait y ajouter « sobrement », exhortation biblique. Car est-il pertinent et réaliste de chercher « toujours plus », comme si  les ressources de notre planète(comme nos besoins ?) étaient infinies ?

Le deuxième problème est celui de l’inégalité économique Nord-Sud et de l’inégalité des chances : « puisque nous avons tous la même valeur, nous devrions tous avoir les mêmes chances de mettre en valeur le potentiel que Dieu nous a donné pour l’utilité commune ». Dans un contexte où, aujourd’hui, l’essentiel des richesses est concentrée en quelques mains(soit par une minorité de privilégiés, ce qui accroît/aggrave les écarts de richesses et donc les inégalités), John STOTT estime que « nous devrions chercher à tout prix à supprimer l’inégalité des privilèges pour garantir l’égalité des possibilités. Car il existe des millions d’individus dans le monde qui ne peuvent exploiter leur potentiel. Voici, aux yeux des chrétiens, le vrai scandale », qui constitue une atteinte à la dignité humaine, mais aussi « un affront au Créateur qui a équipé de dons les hommes, non pour qu’ils les gaspillent mais pour qu’ils les cultivent et les mettent au service de leurs prochains. »

Une « égalité des chances » dans les domaines de « l’enseignement, la prise de responsabilités dans les institutions internationales »(FMI, Banque mondiale…)et « les échanges commerciaux[sans oublier une autorité régulatrice nécessaire****] favoriseraient peut-être , plus que tout autre chose, une meilleure répartition des richesses mondiales »(op.cit., pp 241-243)

Nous-mêmes(pas plus que les pauvres) ne sommes pas obligatoirement responsables, termine John STOTT, « mais nous devenons coupables personnellement si nous acceptons qu’une telle situation se perpétue******. »(op. cit. p244).

Trouvons-nous « normal » ou « juste » qu’une minorité s’accapare les trois quarts du gâteau, quand nous sommes des milliards à table ? Ou culpabilisons-nous les pauvres, en fustigeant « l’assistanat » ?

Nous devenons coupables si nous entretenons ou encourageons tout système économique provoquant et nourrissant cette inégalité.

L’on aurait beau jeu, après, de tenter de lutter contre les conséquences de nos actes, en oubliant leurs causes. Ou de s’indigner contre ce qui n’est que la conséquence de ce que nous avons défendu.

D’aucun appelle cela :  « dissonance cognitive » !

 

 

 

 

 

Notes :

*« Selon les rapports du Crédit suisse, du HCR et du FMI, en 2013 la moitié pauvre de la planète ne possède que 1% de la richesse mondiale, alors que les 1 % les plus nantis accaparent 46 % des actifs. L’ascension vertigineuse des plus hauts revenus bat son propre record, en liaison avec la financiarisation de l’économie et – a contrario – avec le creusement non moins vertigineux des écarts de salaires ».

(Note de Patrice de PLUNKETT sur son blog, intitulée « 10 % de la population mondiale raflent 86 % des richesses » et datée du 11/10/13).

** A l’époque, « huit cents millions de personnes(étaient)encore sans ressources, c’est-à-dire que quarante pour cent de la population du Sud survit(…) à peine. Par ailleurs, le Nord, y compris l’Est européen, (possédait)un quart de la population mondiale et les quatre cinquièmes de ses ressources(…)plus de quatre-vingt-dix pour cents de l’industrie mondiale »(cité par John STOTT. Op. cit., p 219).

*** Dans cet esprit bien décrit dans Ézéchiel 34v1-6, 17-21

**** Outre cette répartition équitable, on remarque qu’il est prévu un temps pour ramasser et un temps de repos, où l’on ne ramasse pas.

***** Un exemple ici : Ézéchiel 34v7-17, 22-31

****** Pour aller plus loin, dans la réflexion, voir, par exemple, l’action et le ministère du Défi Michée : pauvreté, style de vie chrétien, dossiers d’animations « pour s’impliquer » et le jeu du « Banquet mondial ».

Enfin, dans la continuité du propos de John STOTT, l’on pourrait ajouter qu’il est un devoir pour chacune et chacun(le chrétien, comme le non-chrétien)de s’intéresser à l’économie et de chercher à comprendre ce qui nous paraît souvent obscur et complexe. Certes, la défense du « mariage biblique », la lutte contre l’avortement et l’euthanasie, « l’éthique »…sont autant de domaines importants, aux conséquences durables sur nos vies. Mais « comprendre l’économie, c’est maîtriser notre destin(…) la plupart des sujets à propos desquels nous votons, nous, citoyennes, citoyens, d’une démocratie, relèvent de l’économie. C’est notre responsabilité de comprendre ce pour quoi nous votons.« (GOODWIN, Michael. Préface du roman graphique « Economix ». Ed. Les Arènes, 2013, p9 – nous en reparlerons très bientôt)

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