« Plus rien ne semble évident ». Après le mariage : l’écriture, le savoir…

Antenne par Teodoro S Gruhl La transmission : une affaire de plus en plus compliquée à l'ère du numérique

Antenne par Teodoro S Gruhl
La transmission : une affaire de plus en plus compliquée à l’ère du numérique

« Le tout numérique » à l’école : ce que cela change pour la transmission

Rien n’est évident, dit-on.
Une telle « évidence » n’a jamais été aussi vraie aujourd’hui. Ainsi, par exemple, un mariage entre un homme et une femme (ou une famille composée d’un papa, d’une maman et d’au moins un enfant)sera-t-il encore une évidence demain ?
Ou bien, suite à une décision récente de 45 États d’Amérique de rendre optionnelle l’apprentissage de l’écriture manuelle, au nom de « la révolution informatique », sera-t-il encore évident de savoir écrire  ?*

La fumée de cigarette par Darren Lewis Multiplier les écrans dans les classes : un écran de fumée ?

La fumée de cigarette par Darren Lewis
Multiplier les écrans dans les classes : un écran de fumée ?

Cette « ‘Ère numérique », le ministre de l’éducation nationale Vincent Peillon veut la faire entrer dans l’école(ou plutôt « faire entrer l’école dans l’ère du numérique ») et multiplier les écrans dans les classes, présentant cette « révolution » comme « une évidence ». Au point de couper court à toute critique du bien fondé d’une telle volonté ?

Dans le dernier numéro de juin de « La Décroissance« **, on peut lire aux pages 14-15 un fort intéressant débat entre Bernard Legros, enseignant en Belgique, co-auteur de « L’Enseignement face à l’urgence écologique »(Aden, 2009) et de « L’Ecole et la peste publicitaire(Aden, 2007), Angélique del Rey, professeur de philosophie, auteur de « A l’école des compétences »(La Découverte, 2010) et de « La tyrannie de l’évaluation(La découverte, 2013), et « Petithendieck », professeur agrégé de mathématiques, qui participe à la revue « Sortir de l’économie ».
Autant de points de vue complémentaires, de par leur champ disciplinaire ou d’expertise, pour répondre à la question : « comment faire entrer la décroissance à l’école » ?
Néanmoins, au-delà d’une simple question de l’éveil à l’objection de croissance, on trouve une réflexion pertinente sur les enjeux que pose le « tout numérique à l’école » sur la transmission et les savoirs.

1)Bernard Legros relève les différentes réactions des professeurs belges-face aux technologies de l’information et de la communication(TIC) envahissant les établissements-et qui se divisent  entre « une minorité de fanaTIC(…)une grande majorité de pragmaTIC-progressistes technophiles mais prudents réclamant des balises-et enfin, une autre minorité, encore plus petite, d’héréTIC qui ose interroger le bien-fondé même des TICE(E pour Ecole) ». Certes, « après la décision, au pays de l’Oncle Sam, de rendre optionnel l’enseignement de l’écriture manuelle à l’école primaire au profit de l’écriture au clavier, le ministre de l’Éducation belge francophone promet de maintenir à égalité les deux types d’écriture…pour l’instant. Cet enfer cybernétique à venir est bien entendu pavé des meilleurs intentions » : lutter contre la menace de la ringardisation de l’école en la numérisant « au pas de charge », pour prendre de court les entreprises de soutien scolaire. Un choix qui révèle notamment que « la question de la technique n’a absolument rien de technique. Elle est philosophique et politique. »
Quelle peut-être alors la place de l’enseignement ? « Comment, enserré dans un tel système technique, l’enseignement pourra-t-il donner de l’importance(…) »à l’imagination, la poésie, le langage, la sensibilité esthétique, l’émotion, l’autonomie morale(…)?

Pour Bernard Legros, « l’école devrait devenir le lieu de l’émergence d’un nouveau sens commun conforme à la sauvegarde des communautés humaines et des écosystèmes, un sanctuaire contre l’oubli, un conservatoire d’idées philosophiques et de savoirs pratiques… »

2)Angélique del Rey s’interroge sur la notion de « compétences »[qui s’impose au détriment des « savoirs »]et la systématisation de l’évaluation à l’école. « Évaluer, c’est attendre un retour sur investissement. Les compétences attendues d’un élève sont calquées sur les compétences attendues plus tard sur le marché du travail(…)Dès la maternelle, l’enfant est évalué dans un livret de compétences qui le suit tout au long de sa scolarité.

Tricycle utilitaire par Scott Meltzer Les dérives de la pédagogie, à visée de plus en plus utilitaire

Tricycle utilitaire par Scott Meltzer
Les dérives de la pédagogie, à visée de plus en plus utilitaire

Toutes les réformes de l’évaluation et des programmes de plus en plus resserrés dans une perspective utilitariste, soumettent la pédagogie à la logique de l’économie. (…)il faut faire entrer l’école dans l’ère numérique, c’est forcément bien car cela va dans le sens du capital cognitif, de la croissance, de la compétitivité. Or les politiques abstraites qui imposent les outils numériques en norme sont dangereuses et cassent inventivité. Ce qui ne devrait être qu’un instrument à la disposition des enseignants pour éventuellement favoriser de nouvelles pratiques d’apprentissage devient une obligation à laquelle tout le monde doit se soumettre. Cela vient remplacer et même faire table rase de pratiques pédagogiques qui existaient depuis longtemps. Ces nouvelles technologies sont diffusées avant même de prendre conscience des conséquences sur l’apprentissage(…)

Le point d’ancrage d’une résistance, au sens de pouvoir créer autre chose, c’est la transmission. Et elle est de plus en plus compliquée. Beaucoup d’observateurs parlent de coupure de transmission. Transmettre, c’est permettre que des valeurs, des savoirs, des savoirs-faire soient intégrés par les nouvelles générations, qu’elles s’en imprègnent et les transforment à leur façon.

Grand-père et petit-fils par George Hodan Une ère où tout ce qui est vieux est dévalorisé

Grand-père et petit-fils par George Hodan
Une ère où tout ce qui est vieux est dévalorisé

Cette transmission est devenue délicate, car avec les nouvelles technologies tout ce qui est vieux est dévalorisé. On doit en permanence apprendre à apprendre, remettre en question les savoirs acquis. C’est une injonction qui va comme un gant à l’informatique, où tout tombe très vite en désuétude, mais qui ne peut pas s’appliquer à l’histoire, la philosophie ou les savoir-faire artisanaux.
Pour transmettre à nouveau, il faut s’appuyer sur les connaissances et le vêcu des jeunes afin de retrouver l’ancien dans le nouveau ». Selon Angélique del Rey « c’est un travail fondamental pour redonner du sens à l’école. »

3)Pour « Petithendieck », enfin, dans un contexte où « l’école n’est plus le lieu de transmission du savoir avec la généralisation de l’approche par compétences(…), le savoir(…)n’est plus aujourd’hui une fin en soi, mais un simple moyen, parmi d’autres, permettant d’acquérir les savoir-faire et des savoir-être utiles au bon fonctionnement du système technico-économique ». Au sein de ce nouveau système, il a été trouvé une nouvelle utilité aux mathématiques, devenues le moyen d’utiliser les TICE, autrement dit de développer l’usage de l’informatique… »

En ce qui concerne les mathématiques, la volonté de faire entrer l’école dans l’ère du numérique « s’était heurtée à une discipline consistante dont les principes qui la régissent portaient des valeurs, des modes de comportements et de pensées(concentration, calme, calcul réflexif, abstraction, symbolisation…)radicalement opposés à ceux du ludisme technicien(distraction permanente, réactions instantanées et impulsives, zapping…).
Car il faut bien se rendre à l’évidence : la technique n’est pas neutre ! Celle-ci, indépendamment de son usage, induit, façonne et produit des effets qui modifient la société, les rapports sociaux, les attitudes…dans un sens bien déterminé(…)
Aussi, pour que le système technicien pénètre au cœur de l’enseignement des mathématiques, une modification en profondeur du contenu des programmes était-elle devenue nécessaire. C’est chose faite ! »

Notes :

*Voir aussi : http://www.affutdesombres.fr/spip.php?article40

**La Décroissance, juin 2013, numéro 100. « Comment faire entrer la décroissance à l’école », pp 14-15.

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7 réflexions sur “« Plus rien ne semble évident ». Après le mariage : l’écriture, le savoir…

  1. Bonsoir « Lyonnais » !

    Je vous remercie !
    Je gage qu’un prochain sujet(dans un futur prochain billet que je prévois pour les deux prochaines semaines, si tout va bien)qui aura trait aux algorithmes(mais dans un autre domaine) vous intéressera tout autant ! 😉

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